Un Ennemi du peuple

Henrik Ibsen / Jean-François Sivadier

Voilà presque trente ans que Jean-François Sivadier propose sa vision éclatante d’un théâtre de troupe joyeusement irrévérencieux, dont la réflexion se colore toujours d’un charme ludique. Il associe au jeu pétillant des comédiens de merveilleuses trouvailles scéniques, ponctuées de musiques et de chansons, sans jamais altérer la portée subversive des œuvres qu’il arpente avec jubilation.

Epaulé par l’intense présence scénique de son fidèle complice, le comédien Nicolas Bouchaud, le metteur en scène aborde cette fois l’une des plus grandes pièces d’Henrik Ibsen, Un Ennemi du peuple, qui réinvente avec grande intensité dramatique le fameux dilemme cornélien.
Tout commence très bien : Peter Stockmann, le préfet, administre l’établissement de bains qui fait la richesse de la ville. Tandis que son frère Tomas, le médecin, est l’un de ses principaux employés et le garant de la qualité des soins offerts aux curistes. En apparence, ils s’accordent donc sur l’essentiel. Pourtant, tout les oppose. Il suffit d’une étincelle pour qu’explose leur rivalité, lorsque Tomas découvre que les eaux de l’établissement sont contaminées… Tandis que l’affrontement fratricide s’étend aux dimensions de la cité, Ibsen complique l’intrigue en suivant une crête risquée entre tragédie et comédie, bien faite pour inspirer la théâtralité ludique de Sivadier, toujours en quête d’un rapport au présent entre interprètes et public. Croira-t-on le lanceur d’alerte, qui pousse le souci de vérité jusqu’à risquer la mort sociale ? Comment arbitrer entre les exigences de la justice et les impératifs de l’économie ? Pour Sivadier (qui aborde ici Ibsen pour la première fois, dans une traduction nouvelle d’Eloi Recoing), les deux frères ennemis ne sont peut-être que la double figure d’une entité unique. Et il se pourrait que rien ne fonde mieux les communautés qu’un mensonge partagé, aux dépens d’un bouc émissaire…