Les Frères Karamazov

d’après Fiodor Dostoïevski / Sylvain Creuzevault / Cie Le Singe

Le chef-d’oeuvre de Dostoïevski, Les Frères Karamazov, est un véritable monstre littéraire. Sylvain Creuzevault a taillé dans ses mille-trois-cents pages la substantifique matière d’une lecture inspirée par Jean Genet, selon qui l’ultime roman du plus grand des écrivains russes est avant tout « une farce, une bouffonnerie énorme et mesquine ».

Cet humour farcesque devient ici littéralement ravageur. Sylvain Creuzevault retrouve partout dans le roman le mouvement paradoxal d’une écriture qui ne cesse de raturer ce qu’elle affirme. Ainsi, après avoir annoncé le roman de formation d’un jeune saint en devenir, voilà que le narrateur se met à raconter l’histoire d’un crime fascinant. Lequel de ses fils a-t-il tué l’ignoble Fiodor Karamazov ? Dimitri le sensuel, rival de son père en amour, semble le coupable idéal. Mais Ivan l’intellectuel, tourmenté par la question du mal radical, n’y est-il pour rien ? Et Aliocha le vertueux, le naïf, quel rôle a-t-il joué dans cette affaire ? Les pistes se brouillent. Actes, motifs et caractères donnent prise à toutes les contradictions. Le procès de Dimitri exhibe les ficelles d’une soi-disant « justice des hommes ». Le cadavre d’un homme de Dieu, au lieu de dégager une odeur de sainteté, se met à empester, amenant quant à lui le doute sur la « justice de Dieu ».
Artiste associé de l’Odéon, Sylvain Creuzevault entraîne avec lui dans cette aventure théâtrale au long cours une troupe survoltée, dans laquelle nous retrouverons avec bonheur Nicolas Bouchaud, par ailleurs comédien fidèle des créations de Jean-François Sivadier, bien connu du public de La Coursive.
Là encore, une pièce-évènement de cette rentrée théâtrale.

 

Vous voulez mon avis ? Le sérieux au théâtre est la véritable catastrophe. Le théâtre vous regarde en face. Et si vous prenez la peine de le regarder en face, vous redevenez furtifs, fluides, liquides, souples, protéiformes, dansant, jouant, sautant, virevoltant. Après le théâtre, vous pouvez tout redevenir. Sylvain Creuzevault