Le Présent qui déborde

Notre Odyssée / d’après Homère / Christiane Jatahy

Revisitant Homère pour éclairer les destinées des réfugiés d’aujourd’hui, Christiane Jatahy signe un spectacle poétique et politique d’une force inouïe, où le cinéma et le théâtre s’accordent magistralement.

Le Présent qui déborde a pour matériau de départ un film documentaire, tourné en Palestine, dans des camps de réfugiés au Liban et en Grèce, dans les quartiers déshérités de Johannesburg et dans une communauté indigène de la forêt amazonienne. Armées des vers d’Homère par la metteure en scène brésilienne, les personnes filmées et présentes au plateau, migrantes ou déplacées, deviennent autant d’incarnations d’Ulysse. Christiane Jatahy s’attache aux temps forts du périple légendaire du célèbre héros mythologique pour les faire résonner avec le destin d’errance auquel sont confrontés les réfugiés d’aujourd’hui. Cette fiction vieille de trois mille ans résonne alors de manière évidente et forte avec le flux contemporain des hommes et des femmes qui traversent aujourd’hui les frontières à la recherche d’une terre d’asile. Ou avec le sort de ceux qui, marginalisés par les pouvoirs en place, défendent leur foyer contre les envahisseurs.
En donnant la parole sur l’écran, sur scène et dans la salle, à près d’une quarantaine de témoins de toutes ces violences à l’oeuvre dans de nombreuses parties du monde, Christiane Jatahy abat les cloisons séparant la fiction du réel, les acteurs des spectateurs, la parole du poète et le choeur des voix anonymes, l’Odyssée mythique et toutes les odyssées invisibles disséminées à travers notre époque. « Humain, trop humain », la formule de Nietzsche s’impose ici à l’esprit tout au long du spectacle, car c’est bien le trop-plein d’humanité mis en lumière par la Brésilienne qui va transformer le regard que l’on porte sur ses interprètes et leur situation de migrants. La prise de conscience et l’émotion sont puissantes.

Est-ce cinéma ? Est-ce théâtre ? Les deux soudain se mêlent étrangement dans l’infini présent d’une représentation vécue ensemble, ici et maintenant. Une manière encore d’être au diapason de ces artistes réfugiés : car pour eux, tiraillés entre un passé détruit et un avenir qu’ils ne peuvent imaginer, espérer, seul le présent existe. TÉLÉRAMA