UN GRAND VOYAGE VERS LA NUIT

BI GAN

Voyage spatio-temporel et authentique expérience de cinéma…

Pour parler au plus juste du second long métrage de Bi Gan (après l’ébouriffant Kaili Blues en 2016), il faut commencer par son milieu. Après une heure de film noir au maniérisme envapé (presque excessif), à l’opacité narrative voulue, et à la suavité moite des premiers Wong Kar Wai (Nos années sauvages), dans laquelle le personnage central rumine des lambeaux de meurtres mafieux, d’héritage impossible, et de quête d’une femme fatale, disparue dans sa ville natale (Kaili, encore), il rentre dans une salle de cinéma, et chausse des lunettes 3D. Là, le spectateur est invité à en faire autant, et le titre du film s’inscrit à l’écran : Long Day’s Journey Into Night, réactivant la grande tradition cannoise du chef-d’œuvre coupé en deux (Mulholland Drive, Tropical Malady). Est-on dans un film dans le film, dans un rêve, dans un souvenir ou dans encore tout autre chose – la Black Lodge ? Il n’y s’agira en tout cas que de doubles, de seconde chance, de rejouer, comme dans Vertigo, une histoire ratée. Ce grand voyage au bout de la nuit va ainsi durer une heure, et s’effectuer en un seul plan-séquence. Pas juste un plan-séquence : l’un des plus beaux et virtuoses de l’histoire du cinéma, sans colure numérique, et en 3D donc ; une heure d’enregistrement véritable (autant que l’on sache), convoquant une douzaine de changements de décors, moults figurants, des animaux énervés, des trajets par voie aérienne, des prodiges et des coups de dés… Ce plan-séquence suspend le souffle du spectateur aussi sûrement qu’un numéro de voltige à hauts risques…
JACKY GOLDBERG, JEAN-MARC LALANNE – LES INROCKUPTIBLES, 15 MAI 2018