TROMPERIE

ARNAUD DESPLECHIN

La seule chose que je puisse avancer sans hésiter, c’est que je n’ai pas de «moi» et que je refuse de faire les frais de cette farce. […] M’en tient lieu tout un éventail de rôles que je peux jouer, et pas seulement le mien ; j’ai intériorisé toute une troupe, un stock de scènes et de rôles […] qui forment mon répertoire. Mais je n’ai certes aucun « moi » indépendant de mes efforts – autant de postures artistiques – pour en avoir un. Du reste, je n’en veux pas. Je suis un théâtre, et rien d’autre qu’un théâtre.
PHILIP ROTH in LA CONTREVIE (THE COUNTERLIFE), 1986
(éd. Gallimard, traduction de Josée Kamoun (2004)

Londres – 1987.
Philip est un écrivain américain célèbre exilé à Londres. Sa maîtresse vient régulièrement le retrouver dans son bureau, qui est le refuge des deux amants. Ils y font l’amour, se disputent, se retrouvent et parlent des heures durant ; des femmes qui jalonnent sa vie, de sexe, d’antisémitisme, de littérature, et de fidélité à soi-même…

Ce bureau de l’écrivain favorise l’écoute et la libre parole, à la manière d’un cabinet de psychanalyste…
ARNAUD DESPLECHIN : Le bureau est le coeur du film. Il y avait une difficulté : comment mettre en scène les fragments de dialogues que Roth a collectés sans que le spectateur s’ennuie ? Comment faire en sorte que ce texte, qui semble circulaire, devienne un roman, s’enflamme et que chaque mot y trouve son poids ? Cela demandait une mise en scène, et l’effort m’enchantait. Comme le dit la jeune exilée tchèque, aucun des personnages de Tromperie n’est à sa place. Ni les exilés tchèques, ni l’amante anglaise enfermée dans un mariage sinistre, ni Rosalie dans son hôpital… Le seul qui ait trouvé la sienne, c’est l’écrivain, dans son bureau, quand il écrit ou qu’il écoute… Mais cette place a un prix : la solitude et une certaine austérité. Tromperie raconte l’histoire de gens qui se sentent déplacés ; cet homme les écoute et retranscrit leur parole.
Votre film se déroule en Angleterre et est tourné en français. Il débute dans un théâtre, puis donne à voir des décors naturels rattachés à différents pays. Comme si dans son dispositif même, quelque chose invitait à franchir les frontières…
A. D. : Ce texte est un éloge de l’exil. J’y ai retrouvé ma fascination pour les pays de l’Est. J’ai grandi dans une Europe coupée en deux, et je ne veux pas l’oublier. Nous vivons tous dans des mondes très différents, séparés. Mais nous pouvons parfois nous enfuir et passer d’un monde à l’autre ! Le monde d’aujourd’hui est toujours coupé en deux, en mille – les hommes et les femmes, riches ou les pauvres, juifs et non-juifs, les dictatures et le monde libéral… Et le bureau de l’écrivain, c’est toute l’utopie de la psychanalyse : pouvoir se conquérir soi-même quel que soit le lieu où l’on habite. Philip, lui, s’est imposé cet exil. Il en fait l’éloge, tandis que les autres personnages, qui sont soit en exil de leur patrie, soit en exil d’eux-mêmes, le vivent avec douleur. J’aime énormément cette idée qu’il est joyeux de dissembler. Car pour pouvoir se parler, il faut dissembler. Ce qui est enchanté et érotique, c’est que la parole se construit sur une différence joyeusement irréductible. Et ce qui est intéressant, c’est le mouvement qu’on fait entre les deux mondes, celui où nous habitons et celui auquel nous aspirons.
Les femmes sont reines dans « Tromperie ». Sans elles, point de désir ni de création…
A. D. : Ce que j’adore dans cette histoire, c’est que l’auteur s’efface devant son héroïne. Ceci, aussi, est une profession de foi. J’ai eu la velléité autrefois de créer le FLDP, le Front de Libération des Personnages, pour faire l’éloge des films où les personnages prennent le pouvoir – dans le désordre : Marnie, Manhattan, ou tous les films de Tarantino. Soudain, un personnage sait quelque chose de lui-même ! Ce qui m’a frappé quand j’ai découvert le livre de Philip Roth, c’est l’attention aiguë de l’écrivain à la voix de chaque femme…
in DOSSIER DE PRESSE