TRAÎNÉ SUR LE BITUME

S. CRAIG ZAHLER

Œuvre d’un cinéaste inconnu en France, l’un des grands films de l’année, un western psychologique virtuose, en planque avec deux policiers sur la mauvaise pente, n’est pas sorti en salles en France. Une séance pour rattraper cette grande oeuvre au noir sur grand écran.

Traîné sur le bitume, est le troisième long métrage de S. Craig Zahler, c’est aussi le troisième à ne pas atteindre les salles en France plaçant son auteur dans la situation enviable de cinéaste maudit et déjà adulé. Ce nouveau film d’une rigueur somptueuse est pensé pour la salle, pourtant, dans son amplitude minutieuse à installer une attente. […] Deux flics font équipe. L’un, Ridgeman, policier sur le retour, réac raciste, l’oeil bleu, clair et fatigué de Mel Gibson. Son partenaire, Lurasetti, est plus jeune, plus grand et costaud (Vince Vaughn), il attend de trouver le courage de faire sa demande en mariage à sa compagne, dont il doute d’être à la hauteur. Pendant ce temps, Johns, un repris de justice au regard trop calme, passe des journées entières avec sa mère et son jeune frère infirme avant d’engrener le prochain coup – un casse. Tous, on les croirait sortis d’un roman de Chester Himes sonorisé du crépitement immoral et blanc de James Ellroy. Ou d’un film de James B. Harris (Cop) ou de Harold Becker (Tueurs de flics). C’est une immense balade, atone et bavarde derrière le pare-brise d’une voiture, qui commence. Sans hâte, Ridgeman et Lurasetti passent de l’autre côté. Et le film, à partir de ce moment, devient tout le temps surprenant et interminable. Allier les deux n’est pas à la portée de n’importe qui. […] Faux polar, il s’agit d’un western psychologique, une forme de western « intelligent » : la mise en scène virtuose autorise une approche, celle de se demander pour la première fois à quoi un cow-boy pense, quand il chevauche au pas – ou qu’il planque en voiture…
CAMILLE NEVERS – LIBÉRATION, 27 AOÛT 2019