SÉJOUR DANS LES MONTS FUCHUN

GU XIAOGANG

Révélation du dernier Festival de Cannes où il était présenté en clôture de la Semaine de la critique, ce premier film du jeune réalisateur chinois Gu Xiaogang prend la forme d’une chronique familiale tendre, cruelle et bouleversante.

Accompagnant un an durant la vie d’une famille composée de trois générations, le film fait preuve d’un souffle narratif et d’une élégance de réalisation rares. Et affirme, à nouveau d’une façon toute différente, ce que peuvent être les puissances, on aimerait écrire les vertus du cinéma. Son titre reprend celui d’un des plus célèbres rouleaux de la peinture traditionnelle chinoise. L’important n’est pas tant que le film contemporain se déroule dans ces lieux qui furent peints au XIVe siècle, mais qu’il mette à profit des équivalents cinématographique des techniques de représentation picturales d’alors. Si l’utilisation de longs travellings latéraux rappelle en effet la manière dont l’oeil parcourt les rouleaux de shanshui, bien d’autres choix de mise en scène font écho à cette
esthétique, notamment l’importance du vide, du non peint, dont l’ellipse est une des possibles équivalences au cinéma. Mais si son esthétique singulière s’inspire de l’art pictural classique en Chine, le film de Gu Xiaogang n’est pas du tout une oeuvre formaliste. C’est un vaste récit qui raconte des histoires d’amour, d’amitié, de trahison, mais aussi les mutations de la société chinoise, de la ville chinoise, de la famille chinoise. Les gangsters, les enfants, les poissons du fleuve, les poésies anciennes, la neige et les arbres, les problèmes d’argent, d’honneur et de respect des traditions, les questions de travail, de transport et de logement, en tissent la riche trame romanesque, avec une admirable fluidité suggestive.
JEAN-MICHEL FRODON – SLATE, 23 MAI 2019