ROUBAIX, UNE LUMIÈRE

ARNAUD DESPLECHIN

Roschdy Zem est exceptionnel dans le rôle du commissaire Daoud. Exceptionnel parce que, sans rien faire de spectaculaire, il s’impose à la fois comme un véritable héros de cinéma et comme une sorte d’idéal, pas seulement de flic, mais d’être humain. Mais Léa Seydoux et Sara Forestier, dans les rôles à la fois symétriques et différents des deux suspectes, sont elles aussi admirables, grâce à une interprétation sans effet, sans pathos, sans numéro d’actrice. Là aussi se joue une forme supérieurement exigeante de recherche de la vérité, peu courante au cinéma. L’autre apport est difficile à nommer, il faut l’expérimenter en regardant le film pour en percevoir toute la richesse, toute la puissance d’attention au réel, aux humains, au social qu’il recèle. Appelons-le, faute de mieux, la douceur (Desplechin lui-même le nomme d’un mot qui peut prêter à confusion : la pitié). Rien de mièvre, rien de gentil, mais une sorte de calme attentif, de précision dans le choix des distances, dans le choix des mots, dans le choix des gestes. Cette douceur-là désamorce toutes ces violences supplémentaires qui salopent les rapports sociaux… A fortiori quand il est question de crime crapuleux et de misère sociale. Aux antipodes de l’esprit même du film noir, qui est par construction pessimiste et cynique, cette douceur stratégique, proprement politique, est commune au commissaire Daoud et au réalisateur Desplechin. Elle permet à l’un et l’autre d’atteindre la vérité. Elle affirme qu’il existe, oui, une vérité qui n’est pas seulement celle des faits, mais celle des rapports entre les humains.
JEAN-MICHEL FRODON – SLATE.FR, 23 MAI 2019