RÉCRÉATIONS

CLAIRE SIMON

Il existe une sorte de pays, très petit, si petit qu’il ressemble un peu à une scène de théâtre. Ses habitants sont petits de taille. S’ils vivent selon des lois, en tout cas ils n’arrêtent pas de les remettre en cause, et de se battre violemment à ce propos. Ce pays s’appelle la Cour, et son peuple les Enfants. Lorsque les Enfants vont dans la Cour, on appelle ça Récréation.

À l’école maternelle, les enfants découvrent pour la première fois la récréation, c’est-à-dire la vie en société. Dans ce lieu unique, virtuel comme une scène, ils affrontent leurs semblables sans l’aide des adultes, ils se lancent, ils s’essaient, s’initient aux relations humaines. Pour nous, les adultes, la récréation, c’est du vacarme, un vacarme joyeux. De loin. Mais, si l’on s’approche et qu’on regarde les enfants jouer d’un peu plus près, on se souvient très vaguement… On se souvient qu’heureusement, depuis, on a grandi. On chasse vite les souvenirs. On se souvient qu’on était l’esclave d’untel, le bourreau d’un autre… Oh, mais c’était pour rire… On se rassure… Parfois, on a vraiment tout oublié, et ça ne fait rien puisque tout ça, c’est fini maintenant… Vraiment fini ? Pas sûr. Les histoires des enfants dans la cour ressemblent aux nôtres, et pas seulement à celles de notre enfance oubliée… Elles ressemblent à celles que nous vivons chaque jour, nous les adultes, c’est-à-dire ces histoires, ces drames que nous essayons sans cesse d’éviter, eux, les enfants, n’y coupent pas. Ils ne savent pas encore très bien biaiser. Ils apprennent.
CLAIRE SIMON, 1991 – in DOSSIER DE PRESSE