PREMIÈRES SOLITUDES

CLAIRE SIMON

À seize, dix-huit ans, si on a de la chance, on est au lycée. Ici on est à Ivry et on discute entre les cours, même parfois pendant les cours. Assis dans les couloirs, dehors sur un banc ou sur un parapet avec vue sur la ville, les jeunes gens dialoguent à deux ou à trois. Ils découvrent leurs histoires respectives, celles dont ils héritent, racontent leur famille, leurs passions et aussi leur solitude. À cet âge-là, chacun voit le moment où il faudra quitter sa famille, quand elle existe… ou la fuir encore plus quand elle est toute cassée. Être seul, c’est bien et c’est mal. On cherche, on en discute.

[…] Dans les scènes que j’ai filmées, les adolescents ont compris qu’écouter, c’était être soi dans le récit de l’autre – que c’est à cette seule condition qu’on peut lire des livres, aller voir des films : on se projette dans l’autre, on devient l’autre, du coup on se repose un moment d’être soi et puis à la fin on est devenu l’autre, un peu, un temps, on a voyagé, on a fait une expérience, et cette projection est heureuse, fertile, alors que la projection dans le miroir est mortifère. Le film est le théâtre de cette compréhension. Quand Manon parle de la nécessité d’aller voir un psy, ce sont aussi les parents qui parlent par sa bouche. Face à elle, Hugo est touché différemment par le discours de ses parents qui est fait de silence. Il est tellement traversé par ce qu’il vit qu’un seul mot comme «père» le fait pleurer. Le père qui dîne seul dans son bureau, c’est une image très puissante qu’il dit avec force. Comme la mère de Mélodie regardant son feuilleton asiatique sur son IPad pendant que sa fille est devant la télé. On «voit» mieux ces images que si on les filmait grâce à la brutalité avec laquelle elles surgissent dans les mots d’Hugo ou de Mélodie.
CLAIRE SIMON – in DOSSIER DE PRESSE