PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU

CÉLINE SCIAMMA

Marianne débarque sur une terre sans nom avec son matériel de peintre pour faire le portrait d’Héloïse, que sa famille a sorti du couvent pour la marier ex abrupto avec un aristocrate milanais… Les matelots qui la déposent sont à peu près les seules silhouettes masculines que l’on apercevra, tout le corps du film s’offrant aux très remarquables femmes, personnages, actrices qui l’habitent : une jeune reine antique, Adèle Haenel jouant le personnage potentiellement tragique d’Héloïse, une autre, Noémie Merlant incarne avec une possession précise celui de la peintre Marianne, sans oublier une moins visible mais cruciale troisième jeune femme, Luana Bajrami dans le merveilleux personnage de la servante Sophie, à la fois cheville et témoin de l’état amoureux qui éclot, respire, mûrit, s’embrase entre les deux premières… Devons-nous le préciser ? Nous sommes en 1770. Et cela change finalement peu de choses, sinon les conventions. Que celles-ci pèsent d’un poids de plomb n’est évidemment pas nié par le film, puisque c’est au contraire une large partie de son propos. La norme sociale est d’emblée perturbée par le statut de peintre de Marianne, même si les artistes femmes ont été plus nombreuses et importantes à cette époque qu’on ne nous l’a appris. La norme sexuelle, bien plus pesante, n’a même pas besoin d’être énoncée pour s’imposer à toutes. Mais le but du Portrait de la jeune fille en feu, son horizon, est celui de l’amour et d’une libération. Et sa démonstration, c’est qu’un Himalaya de conventions peut partir en fumée, en poussière ou en flammes par la simple magie d’un état amoureux…
OLIVIER SÉGURET – VANITY FAIR, 25 MAI 2019