MONROVIA, INDIANA

FREDERICK WISEMAN

Monrovia, petite ville agricole du Midwest américain compte 1400 habitants, dont 76% ont voté pour Trump aux dernières élections présidentielles. Une vision complexe et nuancée du quotidien de cette communauté rurale, portrait d’une Amérique souvent oubliée et rarement montrée.

[…] Frederick Wiseman oeuvre en cinéaste, en sachant toujours rattacher le singulier au général, l’individu à la communauté, l’humain à l’inhumain (animaux, nature), le naturel à l’artificiel (objets, architecture) dans un montage implacable de précision. D’une salle de classe de collège à un enterrement, en passant par une vente aux enchères de matériel agricole ou une cérémonie maçonnique, se dessine tout un pan de la réalité américaine contemporaine, irréductible à des statistiques ou des a priori politiques. La distance de Wiseman nous permet parfois de sourire de ce monde si loin du nôtre, mais son empathie le préserve de tout jugement. L’une des raisons pour lesquelles il a choisi de filmer Monrovia, ville avec laquelle il n’avait aucun lien particulier, est que 76 % de sa population a voté en faveur de Trump. Mais ce nom n’y est jamais prononcé, ce qui a déstabilisé certains critiques américains qui s’attendaient sans doute à un brûlot. C’est bien mal connaître Wiseman, dont le but premier est de montrer avec précision ce qu’ailleurs les idées préconçues ou les nécessités du spectacle empêchent de regarder en face.
MARCOS UZAL – LIBÉRATION, 06 SEPTEMBRE 2018

NOTE D’INTENTION DU RÉALISATEUR

J’ai pensé qu’un film sur une petite communauté du Midwest aurait toute sa place dans la série de documentaires que j’ai déjà réalisés sur le mode de vie américain contemporain. La ville de Monrovia, dans l’Indiana, m’a paru être un bon choix, pour sa taille (1 400 habitants), son emplacement (je n’ai jamais tourné dans le Midwest rural) et l’intérêt des habitants pour la religion et l’agriculture. On parle beaucoup de la vie dans les grandes villes de la côte Est et de la côte Ouest. Ce qui m’intéressait, c’était de découvrir la vie des petites villes américaines et de partager mon point de vue avec les spectateurs. J’ai fait part de mon idée de faire un film sur une petite ville du Midwest à une amie professeure de droit. Elle m’a dit qu’elle connaissait quelqu’un qui enseignait le droit à l’Université de l’Indiana, dont la famille vivait dans la même petite ville depuis six générations. Je devais justement faire une conférence à l’Université de l’Indiana. J’ai donc pris rendez-vous avec ce professeur de droit avant de quitter Boston. C’est lui qui m’a emmené à Monrovia ; il m’a présenté sa cousine, qui est la directrice des pompes funèbres de la ville. Nous nous sommes vus pour la première fois au cimetière. Elle a accepté de m’aider et c’est elle qui a organisé les rendez-vous avec le chef de la police, le président du conseil municipal, le directeur scolaire du secteur, les patrons de restaurants, et plus généralement avec tous ceux que je voulais rencontrer dans la ville. Elle a été mon intermédiaire et elle a bien voulu répondre à mes questions quand j’avais besoin d’aide. Durant les neuf semaines de tournage, les habitants de Monrovia ont été accueillants, aimables et serviables. Ils m’ont laissé voir tous les aspects de leur vie quotidienne. Une seule personne seulement n’a pas voulu être filmée. Ils étaient contents que je m’intéresse à eux et à leur façon de vivre. Ce qui m’a le plus surpris à Monrovia, c’est le manque de curiosité et d’intérêt qu’ils manifestent pour le monde extérieur à leur ville. Ils vont très rarement à Indianapolis, la plus grande ville de l’Indiana, qui n’est qu’à 30 minutes de là. Je n’ai entendu personne manifester d’intérêt pour ce qui se passe en Europe, en Asie, ou ailleurs dans le monde. Leur monde, c’est Monrovia et ce qui se passe autour. Personne ne parlait de politique, et personne ne m’a demandé ce que je pensais politiquement. Les gens parlent de leur famille, du travail, de religion, de maladies, de voitures, de matériel agricole et de leurs voisins. Lorsqu’ils sont confrontés à un problème, ils tirent des réponses, des analyses littérales de la Bible et de ses variantes fondamentalistes. Aucun scepticisme, pas de doutes…