MEMORIA

APICHATPONG  WEERASETHAKUL

Tournant pour la première fois hors d’Asie, le réalisateur d’Oncle Boonmee dirige Tilda Swinton et Jeanne Balibar en Colombie.

« Au lever du jour j’ai été surprise par un grand BANG et n’ai pas retrouvé le sommeil. À Bogota, à travers les montagnes, dans le tunnel, près de la rivière. un BANG. » Tels sont les mots de Jessica (Tilda Swinton) que l’on va suivre dans une patiente enquête sonore et intime qui la fera revenir à l’origine même de ce son envoûtant. L’une des plus belles séquences de Memoria la mène dans un studio d’enregistrement où un jeune ingénieur du son prénommé Hernan reconstitue numériquement ce bruit mystérieux d’après la description qu’en fait Jessica. Ce dialogue fait passer le phénomène des mots aux sens, un processus familier aux habitués du cinéma d’Apichatpong Weerasethakul. Cette fois le magicien prend la peine de dévoiler sa méthode, et même s’il faut passer par les barres verticales que forme sur un ordinateur un son numérisé, celle-ci ne perd rien de son mystère… Au hasard d’une visite à l’hôpital, Jessica rencontre une paléontologue française, Agnès Cerkinsky, qui profite du percement d’un tunnel pour exhumer les ossements d’une population préhistorique. à l’invitation d’Agnès, Jessica se décide à partir pour Pijao, site du chantier. Elle y retrouve Hernan, vieilli de trente ans. Ce qui se passe entre ces deux-là tient de la transe, une transe nourrie autant par le son que par le silence, par l’image que par le hors-champ, jusqu’à une conclusion abasourdissante…
THOMAS SOTINEL – LE MONDE, 16 JUILLET 2021