MAY DECEMBER

TODD HAYNES

Pour préparer son nouveau rôle, une actrice célèbre vient rencontrer celle qu’elle va incarner à l’écran, dont la vie sentimentale a enflammé la presse à scandale et passionné le pays vingt ans plus tôt.
Comme souvent avec Todd Haynes, réalisateur cinéphile et érudit, la forme tient de l’écrin. La musique de Michel Legrand composée jadis pour Le Messager de Joseph Losey (1971) devient la ponctuation omniprésente et entêtante de l’action. L’atmosphère sulfureuse du sud à la Tennessee Williams, dans la tradition de la Chatte sur un toit brûlant, attise l’imagination. Comme l’écho des audaces de Douglas Sirk, maître du mélodrame féministe, auquel Haynes avait rendu hommage dans Loin du paradis (2002), avec, déjà, une Julianne Moore affranchie… Le fond est tout aussi fascinant, où que l’on porte son attention. Il y a l’écart énigmatique entre le passé brûlant entraperçu et la routine familiale du couple formé par Gracie et Joe, après plus de deux décennies partagées. Il y a, plus encore, la relation en miroir, ambiguë et glissante, entre les deux héroïnes, le modèle et son double en devenir. Gracie est combative lunatique, ombrageuse, plongée jusqu’au cou dans la réalité quotidienne. Elizabeth, en retrait, observe, analyse, rêve. Pure actrice, elle est portée, elle, à jouir d’une imitation de la vie, d’un simulacre qui est le coeur même de son travail. Les deux actrices sont ici au sommet de leur art.
LOUIS GUICHARD – TÉLÉRAMA, 21 MAI 2023