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YOLANDE ZAUBERMAN

Le scandale méconnu de la pédophilie dans la communauté ultraorthodoxe de Tel-Aviv, un essai documentaire de très haute facture.

[…] Cinéaste trop rare, au parcours éclectique et passionné, Yolande Zauberman a signé des documentaires d’autant plus remarquables que formidablement incarnés, tels que Classified People (1987) sur l’incroyable
destin d’un métis durant l’apartheid, ou Caste criminelle (1990), qui suit une famille de parias en Inde. On lui doit également quelques fictions, dont le remarquable Moi Ivan, toi Abraham (1993), film dialogué en langue
yiddish, relatant l’amitié entre deux enfants, juif et chrétien, dans la Pologne des années 1930. Ceci pour dire qu’il ne faut attendre de Yolande Zauberman ni tranquillité du sujet, ni routine de la forme. Avec M, dont on se demande un petit peu si ce n’est pas son meilleur film, on est à ce double égard servi. On y assiste, dans la nuit expressionniste du quartier ultraorthodoxe de Bnei Brak à Tel-Aviv, à la quête inaltérable et à la poignante confession de Menahem Lang, trente-cinq ans, violé enfant par plusieurs hommes de la communauté hassidique à laquelle il appartenait. La vertu du film, qui nous fait découvrir le scandale méconnu de la pédophilie dans ce milieu, est de dépasser ce terrible sujet pour atteindre une réflexion subtile et intensément habitée sur le désir et la souffrance de l’appartenance communautaire. Les réminiscences de Fritz Lang et de Franz Kafka, les accents d’un yiddish miraculeusement vernaculaire, les cantilations bouleversantes de l’ancien « enfant chanteur » et l’ombre portée de la Shoah contribuent à élever ce film à une hauteur réflexive et émotionnelle rare…
JACQUES MANDELBAUM – LE MONDE, 10 AOÛT 2018