LOVE STREAMS

JOHN CASSAVETES

Qui est donc Sarah pour Robert ? Que sont-ils l’un pour l’autre ? À vrai dire, c’est important et en même temps ça ne l’est pas tellement…

[…] Si Rivette ne fait pas de théâtre (sauf au cinéma), Cassavetes lui s’est confronté plus d’une fois à la scène. Avant d’être un film, Love Streams était une pièce. D’autres encore, montées en catimini, dans de petites salles à Los Angeles. Au fond, Opening Night nous révèle que le sous-sol du cinéma de Cassavetes est finalement le théâtre, depuis Faces en tout cas… Un théâtre existentiel, déjanté, indescriptible, qui ne se sépare plus de la vie. Un théâtre familial, quotidien, domestique. Un théâtre où le dérisoire côtoie le sublime. Un théâtre en relation intime avec la folie. Cassavetes renoue les fils de l’hystérie et du théâtre. L’hystérie c’est, dans Une femme sous influence, Opening Night ou Love Streams, la demande d’amour, sujet profond de tous les films de Cassavetes, qui répond en même temps à ce besoin de mise en représentation qui suppose le regard de l’autre. De là, la récurrence des scènes à trois où l’un des personnages incarne le tiers qui observe, le spectateur inséparable de l’hystérie de l’acteur : ainsi la grande scène de la ménagerie dans Love Streams où le chauffeur de taxi est le témoin éberlué de la scène qui se joue entre Gena Rowlands et John Cassavetes. L’hystérie, c’est le trop-plein d’amour, cette dépense frénétique, que la psychiatrie est incapable de canaliser et de comprendre (voir la scène drolatique où le psychiatre conseille à Sarah Lawson de voyager pour soigner sa névrose). Comme la folie, l’alcool est une manière de larguer les amarres. John Cassavetes est le grand cinéaste de l’alcool, et pas seulement parce qu’il en est sans doute mort…

THIERRY JOUSSE – CAHIERS DU CINÉMA, MARS 1989