LINGUI, LES LIENS SACRÉS

MAHAMAT-SALEH HAROUN

Dans les faubourgs de N’Djamena au Tchad, Amina vit seule avec Maria, sa fille unique de quinze ans. Son monde déjà fragile s’écroule le jour où elle découvre que sa fille est enceinte. Cette grossesse, l’adolescente n’en veut pas. Dans un pays où l’avortement est non seulement condamné par la religion, mais aussi par la loi, Amina se retrouve face à un combat consistant à offrir un avenir meilleur que le sien à sa fille.
Avec une extraordinaire économie de moyens, Mahamat-Saleh Haroun figure en une poignée de séquences la vie quotidienne de l’immense majorité des citadins au sud du Sahara. Mais Amina n’est pas une femme comme les autres. D’abord parce qu’elle a tenu à ce que sa fille Maria (Rihane Khalil Alio) aille au lycée, aussi parce que chez elle, on parle autant le français (la langue de l’enseignement) que la version tchadienne de l’arabe. Ensuite, et surtout, parce qu’elle élève seule Maria. Pas de mari, même défunt, Amina, à peine quadragénaire, a été fille-mère, a refusé de se plier aux convenances, et l’on comprendra peu à peu qu’elle a payé au prix fort – l’exclusion de sa famille – cette fièvre d’indépendance. […] Il faut toute la grâce de la mise en scène, et la vigueur brute, mais toujours émouvante, de l’interprétation pour que Lingui (« les liens », en arabotchadien) échappe au didactisme. Ce piège est toujours présent, juste hors-champ. C’est l’un des plaisirs que procure le film que de voir l’énergie, la colère et l’élégance que Mahamat-Saleh Haroun met pour y échapper.
THOMAS SOTINEL LE MONDE, 9 JUILLET 2021