LETO

KIRILL SEREBRENNIKOV

Léningrad. Un été du début des années 1980 : l’explosion du rock en Union soviétique. Un grand poème libre et gracieux, au noir et blanc satiné…

Leto est centré sur trois personnages réels : Viktor Tsoï, qui fut la grande star de la scène musicale alternative, Mike Naumenko, barde inspiré et inspirateur de toute cette génération, et sa femme, Natalya Naumenko, qui a ensuite écrit le récit de cette période intense, après la mort précoce des deux musiciens en 1990 et 1991. Le film raconte donc ça, à quoi on s’attend : l’énergie transgressive d’une jeunesse russe partagée entre espoir et nihilisme, investissant dans la culture rock et punk, son refus d’une société oppressante… Il le raconte en déployant une virtuosité visuelle, recourant à tout un arsenal de procédés qui témoignent du brio du réalisateur. C’est tonique, c’est intéressant… et puis soudain c’est beaucoup mieux que cela. Parce que des acteurs magnifiques. Parce que le temps de prendre son temps pour écouter et regarder. Parce qu’un sens des matières et des lueurs. Parce que, aux confins du meilleur de la musique anglo-saxonne d’alors, de Dylan au Velvet, de Bowie à Blondie, et d’une extrême sensibilité à l’héritage poétique et harmonique russe, une musique s’est véritablement inventée alors. Et parce que, eh oui, une histoire d’amour, et puis deux et puis trois, entre ces trois personnages, Natacha, Mike, Viktor, qui ne cessent de gagner en consistance, en séduction, en richesse humaine tout en accomplissant leur destin d’artistes dissidents. Leto offre ainsi ce qu’on peut espérer d’un film : qu’il dépasse son programme, son pitch, sa carte de visite, et se déploie organiquement, comme pousse un arbre.

JEAN-MICHEL FRODON – SLATE.FR, 18 MAI 2018