LES SIFFLEURS

CORNELIU PORUMBOIU

Corneliu Porumboiu signe un formidable film noir déconstruit autour des tribulations de flics et de mafieux entre Bucarest et Canaries.

Flic corrompu, Cristi aborde les rivages canariens pour maîtriser le silbo gomero, langue entièrement sifflée, qui lui permettra de faire évader de prison l’un de ses complices. Les Siffleurs possède une originalité, qu’on résumera par une exclamation de surprise : enfin un film roumain qui fasse l’éloge sans réserve de la corruption ! Fléau social en ce pays, mais dont la dénonciation était devenue la plaie du cinéma national. Pas de ça ici, où seule compte la compétition féroce pour mettre la main sur le magot – butin prétexte qui n’est autre que l’amour véritable, puisque Les Siffleurs doit beaucoup à Hitchcock. Dans un monde où tout le monde surveille tout le monde, c’est à qui sera, de tous, pour s’en tirer, le plus corrompu, c’est-à-dire qui s’avérera le plus doué pour le bonheur. Mais de la femme fatale aux mafieux, de la cheffe des stups, prête à basculer de l’autre côté à cause d’un film de John Ford revu à la Cinémathèque, à la mère de Cristi, ce seront les plus roués qui seront sauvés – et toute croyance subsistante en quelque justice, toute hésitation ou entorse à la corruption générale, sera punie d’un malheur certain. Car les plus roués sont aussi les plus purs, qui jouent sans flancher selon les règles du Far West, se plient pieusement à sa loi immorale. […] Du «cinéma filmé » donc, prêt à rivaliser avec l’Amérique sur le champ de bataille du divertissement et de l’appropriation de toute chose. Ou bien « cinéma sifflé », dérivé du ciné tout court comme le silbo l’est de l’espagnol : trouvant des équivalences dans ce faux patois aérien, drôle de quasi langage imité de celui des oiseaux. C’est que seul le cinéma aura su nous enseigner l’heureuse corruption de chaque chose et de chaque être, quitte d’aucune morale irréprochable quand il s’agit d’emporter le morceau.
LUC CHESSEL – LIBÉRATION, 19 MAI 2019