LES ENFANTS D’ISADORA

DAMIEN MANIVEL

Après la mort de ses deux enfants, la danseuse mythique Isadora Duncan a composé un solo d’adieu intitulé La Mère. Un siècle plus tard, quatre femmes font la rencontre de cette danse bouleversante.

Damien Manivel, de retour cette année au Festival de Locarno après y avoir obtenu en 2014 une mention spéciale pour Un jeune poète, présentait son quatrième long métrage, Les Enfants d’Isadora. Si jusqu’à présent, Damien Manivel, réalisateur mais aussi danseur, n’avait jamais osé dans ses films aborder directement le sujet de la danse, son cinéma a toujours été marqué par sa formation double. […] Les Enfants d’Isadora est à la fois un hommage à une femme libre et singulière qui a su révolutionner l’histoire de la danse et une tentative de retranscrire en images la sensation de perte et de vide qui se dégage de sa touchante chorégraphie. Un travail complexe qui implique une connaissance précise des deux arts, la danse et le cinéma, qui forment ici un vrai duo, sans que l’un ne s’impose jamais sur l’autre. La première partie a pour héroïne la mystérieuse Agathe Bonitzer étudiant la biographie d’Isadora, la deuxième partie nous montre une chorégraphe et une jeune danseuse atteinte du syndrome de Down préparant un spectacle adapté de la célèbre chorégraphie d’Isadora Duncan, tandis que la dernière partie a pour personnage central une dame âgée (la chorégraphe américaine Elsa Wolliaston) émue aux larmes devant cette représentation du spectacle. Ce qui rapproche ces trois moments, c’est la puissance des corps qui s’expriment quasi malgré eux, caressant les fantômes qui continuent de les habiter. « Chacun doit trouver son propre geste, sa manière de faire » disait Isadora Duncan. Damien Manivel a certainement trouvé le sien.
GIORGIA DEL DON – CINEUROPA, 12 AOÛT 2019 (Traduit de l’italien)

 

Que représente pour vous, danseur ou cinéaste, l’histoire et l’art d’Isadora Duncan, et pourquoi avoir choisi de lui donner métaphoriquement des enfants ?
DAMIEN MANIVEL : Il y a une démesure chez Isadora Duncan, quelque chose de plus grand que nature, une exigence artistique folle et en même temps une injonction constante à être toujours plus libre. Comme le dit Marika dans le film : «Tu dois trouver ta propre danse ». Il faut travailler avec ce paradoxe apparent : traiter son art avec toute l’admiration qu’il suscite, mais avoir une vision personnelle. Assez vite, par exemple, il m’est apparu qu’il fallait éviter toute mimique – il ne s’agit pas ici de danser comme Duncan le faisait en 1921, en portant d’amples tuniques grecques – mais d’observer concrètement cette danse qui, comme en surimpression, se déploie dans des corps contemporains. D’autre part, ma finalité étant le cinéma, je ne filme jamais le solo comme une forme achevée mais comme une danse en travail, à l’état d’esquisse, comme un croquis de gestes qui apparaissent sur l’écran nous dévoilant l’intériorité de ces femmes et le rapport que chacune entretient au sentiment maternel. Après la perte de ses enfants, Isadora n’a eu de cesse d’essayer de fonder son école, c’était le grand rêve de sa vie. Avec ce film, j’essaye par l’imaginaire de poursuivre cette filiation.

De quelle manière la connaissance de la danse a-t-elle construit votre approche de la mise en scène ?
D. M. : Je garde de la danse la passion du mouvement, le goût du détail et une émotion très particulière qui ne se laisse pas enfermer par le sens, comme une note tenue, profonde… que j’essaye de retrouver dans chacun de mes films. J’en garde également une défiance vis-à-vis du spectaculaire et des effets en tous genres. La danse m’a aussi permis de me lancer dans le cinéma sans trop d’inhibition, avec légèreté même, et lorsque je suis sur le plateau avec l’équipe et les acteurs, les moments que je préfère sont ceux où j’ai la sensation que nous sommes en répétition, comme dans un théâtre, que rien n’est figé et que tout peut nous arriver. Je ne fais pas ce qu’on appelle de la direction d’acteur, mais je m’adapte au rythme de chacune, à leur façon d’être et de se mouvoir. Le soir, avec mes collaborateurs, nous réécrivons les scènes pour le lendemain. Tout cela influence la forme du film et je l’accepte, c’est bien comme ça.
in DOSSIER DE PRESSE