LES ÂMES MORTES

WANG BING

Film d’une âpreté totale, minéral comme le sable du désert, intensément focalisé sur la parole des survivants, dépourvu de la moindre fioriture esthétique, et pourtant film de feu et de dévotion, geste de courage et de défi, inscription inédite par son ampleur de la tragédie du peuple chinois sous le joug communiste.

Auteur en 2000 d’une des plus grandes œuvres du siècle qui se levait – le non moins monumental À l’ouest des rails, consacré au démantèlement d’un complexe industriel dans le nord de la Chine –, Wang Bing, réalisateur quasi clandestin dans son propre pays, ne dément pas avec ce nouveau film sa réputation d’exceptionnel documentariste. Les Âmes mortes est le troisième volet d’une obsession historique et filmique inaugurée pour le cinéaste en 2004, à la lecture d’un ouvrage de Xianhui Yang, Le Chant des martyrs, fictionnalisation des récits de survivants de Jiabiangou, complexe concentrationnaire du désert de Gobi, situé dans la région de Gansu.

Parti à son tour à la recherche des survivants, Wang Bing les a longuement filmés entre 2005 et 2017, accumulant 600 heures de rushes dans des périples rendus improbables par l’absence de moyens, et dont le récit à lui seul pourrait passer pour épique. Il s’en est suivi un premier documentaire, intitulé Fengming, histoire d’une femme chinoise (2007), puis une fiction, Le Fossé (2010), aujourd’hui enfin, Les Âmes mortes, dont la production a été rendue possible par la société française Les Films d’ici. La séquence historique dans laquelle s’inscrit le film est celle du Grand Bond en avant (1958-1962), un processus économique et politique qui se solde par des millions de victimes. Le film circonscrit son propos au complexe de Jiabiangu, où 3200 « droitiers » sont envoyés censément pour se rééduquer, en réalité pour y mourir d’inanition. 500 d’entre eux survivent en 1961, mais demeurent objets de persécution jusqu’à la mort du Grand Timonier en 1976. Une quinzaine de survivants témoignent aujourd’hui dans le film. Les paroles de ces hommes et de ces femmes sont terrifiantes…

Au-delà de Jiabiangu, au-delà de ses ossements encore ostensibles que Wang Bing filme longuement entre deux entretiens, rien ne devrait interdire de penser que Les Âmes mortes vaut aussi pour les millions de victimes, non recensées, de la violence d’Etat en Chine, qui s’exerce sous diverses appellations, depuis les exécutions de masse des «contre-révolutionnaires» lors de l’avènement de la République populaire jusqu’au massacre de Tian’anmen en 1989, en passant par la sinistre Révolution culturelle…

JACQUES MANDELBAUM – LE MONDE, 9 MAI 2018