LEAVE NO TRACE

DEBRA GRANIK

Simple et intense, le drame sans pathos de l’Américaine Debra Granik suit un père et sa fille de quinze ans loin de la civilisation.

[…] C’est d’abord le film-tutoriel de gestes de survie : ceux auxquels le père aux aguets entraîne en permanence sa fille, empreints d’un certain esprit «survivaliste», moins bucolique que parano, dont on raconte qu’il prospère ces temps-ci aux marges des États-Unis et d’ailleurs.

Ce n’est pas comme un thème de société que Leave No Trace évoque ces vies dehors, mais bien comme le contrecoup d’une hantise : dégoût du monde tel qu’il va, et face sombre d’un père protecteur – chu d’un passé obscur dont le film distillera quelques bribes. Une fois repérés à la trace par les autorités du parc, «pris en charge» par les services sociaux qui les classifient SDF, nos deux personnages seuls au monde changent souvent de lieu et progressivement de rapports, sillonnant Oregon et émotions sans que le film ne perde jamais trop de son intensité de départ, un bel et pur et triste éloge de la survie hors des sentiers de l’insertion.

Le film-manuel devient autre chose, pas plus docile pour autant, et toujours centré sur les gestes, désormais vus comme des signes : d’affection, de filiation, de désaccord, tous exprimés en peu de mots, sans mélodrame et pas sans drame. Simple et bon film après tout, que celui qui simplement cherche à regarder des humains ensemble pour déceler une histoire dans leur manière de se tenir côte à côte. Adaptant un roman noir à succès né d’un fait divers connu, Debra Granik n’éprouve pas le besoin de les gonfler d’une couche artiste de sordide ou de mièvre, mais fait le choix, comme ses personnages lucides, de l’économie de moyens.

LUC CHESSEL – LIBÉRATION, 15 MAI 2018