LE LAC AUX OIES SAUVAGES

DIAO YINAN

Aux abords d’une gare, sous un déluge, un homme, amoché, se planque derrière un pilier. Une femme aux cheveux courts, un peu garçonne, s’approche, lui demande du feu. Un boy meets girl inversé. Elle lui annonce qu’elle vient à la place de sa compagne. Lui est méfiant, se demande s’il s’agit d’un piège. Après quelques flash-backs, on en sait plus : l’homme est un chef de gang traqué par une bande rivale et par la police. Elle, c’est une prostituée (masquée sous le surnom curieux de « baigneuse »), prête à tout pour échapper à son triste sort…

De Black Coal, le précédent film de Diao Yinan, on garde le souvenir d’une enquête tortueuse, sombre et alanguie. L’obscurité, têtue, s’impose à nouveau dans Le Lac aux oies sauvages, aux trois quarts plongé dans un univers nocturne, pluvieux, très poisseux. Mais cette fois, le polar est plus nerveux, même s’il réserve encore de longues plages sans aucun dialogue. Il est surtout plus ample : davantage de protagonistes, de profusion narrative, d’orchestration dans la mise en scène. Au bout de quinze minutes, on sait que ce quatrième long métrage sera son plus ambitieux. […] De rounds d’observation en règlements de compte, de courses poursuites en séquences de cache-cache dans toutes sortes d’endroits insolites (un zoo, un marché…), Le Lac aux oies sauvages témoigne d’une virtuosité assez sidérante dans la mise en scène. Le cinéaste multiplie les mouvements de caméra opératiques, les morceaux de bravoure chorégraphique, les jeux d’ombres et de lumière expressionnistes (via les phares de motos, les néons) qui rappellent Orson Welles ou Robert Aldrich. On a parfois l’impression d’un film-somme, qui synthétise à la fois le cinéma américain et le cinéma asiatique (hong-kongais surtout, celui de Tsui Hark et de Johnnie To). Diao Yinan se montre baroque et post-moderne, mêle le lyrisme et le grotesque – à l’image de ce maillot de foot de l’Argentine estampillé du nom de Batista, de plus en plus souillé de sang, que porte le gangster déchu. Le réalisateur aère aussi le récit d’échappées oniriques (avec des baskets phosphorescentes, un chapeau qui s’envole, une barque filant sur l’eau) tout en collant au plus près de la Chine contemporaine, pleine de vice, de déchets et d’énergie furieuse. On plonge dans les bas fonds, où l’on assiste à des sortes de cours magistraux sur le meilleur moyen de piquer des motos. On est le témoin d’un meurtre spectaculaire avec un parapluie, d’une scène de sexe aussi romantique que trash, de gestes chevaleresques…
JACQUES MORICE – TÉLÉRAMA, 19 MAI 2019

RÉCIT ET STRUCTURE
La première image qui m’est venue en tête était celle de la rencontre d’un homme et d’une femme dans une petite gare de banlieue, un soir de pluie. Cette image donnait le ton et elle était devenue presque obsédante, si bien que je n’avais pas le choix, il fallait qu’elle ouvre le film. Pour dérouler la suite, les flash-backs se sont imposés. Ce qui d’ailleurs correspondait à une envie d’écriture que j’avais déjà. Le flash-back permet une certaine distanciation, comme dans le cas des narrateurs de Brecht, qui interrompent le flux du récit pour nous rappeler à la raison. J’ai aussi repensé à la structure des Mille et une nuits, ce très vieux texte qui peut avoir un usage très moderne. Je suis aussi influencé par la conception de l’espace dans l’opéra de Pékin, par la liberté de ses enchaînements entre scènes. Je m’intéresse moins à la description des contextes ou des paysages sociaux qu’à ce que dessinent le mouvement et le geste, même s’ils sont de natures différentes. Dans un film, j’aime juxtaposer des styles différents, en accord avec ma perception de la réalité. Je voulais que le film soit très moderne, non-psychologique, et que l’idée s’incarne avant tout par le geste et le mouvement.
DIAO YINAN – in DOSSIER DE PRESSE