LA FLOR

partie 4

MARIANO LLINÁS

La Flor cambriole le cinéma en six épisodes.
Chaque épisode correspond à un genre cinématographique.
Le premier est une série B, comme les Américains avaient l’habitude d’en faire.
Le second est un mélodrame musical avec une pointe de mystère.
Le troisième est un film d’espionnage.
Le quatrième est une mise en abîme du cinéma.
Le cinquième revisite un vieux film français.
Le sixième parle de femmes captives au XIXe siècle.
Mon tout forme La Flor.
Ces six épisodes, ces six genres ont un seul point commun : leurs quatre comédiennes.

[…] Le cinéma, Mariano Llinás s’y dirige depuis toujours. […] En 2003, il fonde avec trois amis un collectif de production, El Pampero Cine, une façon de déclarer son indépendance, loin d’un cinéma dominant qui l’intéresse peu. […] En 2006, il découvre le travail théâtral d’un collectif de quatre comédiennes, baptisé Piel de Lava. Coup de foudre : Mariano, Pilar, Laura, Elisa et Valeria se rencontrent tous les jeudis, discutent d’une adaptation possible du spectacle. Ils renoncent, mais les discussions se poursuivent. « Je savais que ces quatre comédiennes seraient un formidable outil à créer de la fiction, et même à l’emmener vers de nouveaux horizons. Et puis, j’ai pensé qu’il ne fallait pas faire un film puis un autre, mais un grand objet qui accueillerait toutes les histoires, tous les films possibles. J’ai dessiné un schéma avec des flèches, des intrigues qui ne s’achèvent pas, un cercle, un récit qui s’achève. Une des filles, je ne sais plus laquelle, a dit : on dirait une fleur… »
Justement, son précédent film, Historias extraordinarias (4h05, seulement, montré en France en 2009 au festival des Trois Continents de Nantes) vient de gagner quelques prix, certains en numéraire : 25000 dollars (22000 euros) vont couvrir le coût (dérisoire) des deux premiers épisodes. Le 5 septembre 2009, la petite équipe se retrouve à San Juan, à mille kilomètres de Buenos Aires, et entame le tournage du premier récit, film d’horreur à l’esthétique de série B. Suivront les autres chapitres de La Flor : un magnifique mélodrame chanté, de complexes histoires d’espionnage aux quatre coins du monde, qui ressuscitent la guerre froide ou les guérillas passées, une mise en abyme du cinéma. Puis un hommage à Jean Renoir et à sa Partie de campagne, enfin un portrait de femmes captives au XIXe siècle – qui renvoie à ces actrices captives du film, deux siècles plus tard.
Il s’agit ici de traverser l’histoire du cinéma, comme si c’était « l’adaptation fictionnelle des Histoire(s) du cinéma de Godard », dit Mariano Llinás, à la fois en plaisantant et le plus sérieusement du monde. « Le XXe siècle s’est achevé et nous sommes la génération qui cherche à sauver ce qu’elle a aimé de cette période. S’il y a une chose à préserver, c’est le cinématographe. Je vois La Flor comme une arche de Noé. Toutes les espèces que je préfère y sont représentées… »
Une ode aux ambitions perdues du cinéma classique ? Mais aussi une déclaration d’amour chaste (même s’il vit désormais avec l’une d’entre elles !) à quatre actrices, quatre femmes que le spectateur, au bout du chemin, connaît comme si elles étaient des amies proches ; il sait tout de leur visage et de leur voix. « L’idée du film était que chaque épisode devait s’opposer au précédent. Et que les rôles s’équilibrent entre les quatre comédiennes, aussi bien dans leur nature que dans leur durée : par exemple, si Pilar [Gamboa] n’apparaît que dans la seconde partie du premier épisode, il fallait qu’on la voie dès le début de l’épisode suivant ; si Laura [Paredes] est solide et rationnelle dans le 1, elle devait être plus faible dans le 2, etc. » Un tournage comme un rendez-vous, entre deux projets de théâtre que mènent les actrices, ensemble ou séparément. Mariano Llinás ne se souvient pas du nombre exact de jours de tournage. « On a tourné tous les ans ; un peu moins en 2011, où l’on s’est contentés de quelques jours de voyage en Europe, à Berlin, notamment.» Dix ans, c’est long : «Des fâcheries ? Oui, bien sûr, mais jamais de rupture. » Et le film a trouvé sa forme, lentement, sûrement. « Ne croyez pas ceux qui disent qu’on peut le voir dans n’importe quel ordre. C’est très important : il faut voir chaque épisode après l’autre. » Le tableau fini dessine un univers foisonnant et révèle une histoire d’amour : un homme, quatre femmes, un art…
AURÉLIEN FERENCZI – TÉLÉRAMA, TIRÉ-À-PART, FÉVRIER 2019