LA CORDILLÈRE DES SONGES

PATRICIO GUZMÁN

Avec La Cordillère des songes, ce sont dix ans d’introspection poétique, entamée par Nostalgie de la lumière, puis Le Bouton de nacre, que Patricio Guzmàn referme, et plus encore quarante ans d’une oeuvre intégralement conçue comme un mausolée à la mémoire d’un Chili supplicié sur l’autel de la junte militaire.

Une mémoire considérée par le réalisateur comme une force naturelle, en lien direct avec le cosmos. Au fil de ses élégies, elle aura ainsi été assimilable à la gravité, aimantant les familles des victimes aux charniers du désert d’Atacama, aux marées du Pacifique, rejetant les restes des noyés de Pinochet, et désormais aux plis telluriques du massif transcontinental de la cordillère, grand ignoré du Chili et pourtant veilleur silencieux de la capitale Santiago, témoin de tous les crimes commis sur ses pavés, taillés à même les contreforts andins. Dernier chapitre d’une trilogie unique, ayant ausculté le corps social, politique et géographique de sa patrie, ce retour sur les traces presque effacées de sa jeunesse sud-américaine permet à Guzmàn de faire siens les mots de Saint-Exupéry, qui affirmait que l’on « est de son enfance, comme on est d’un pays ». Avec une force d’évocation intacte…, il continue de filmer les cicatrices d’une dictature abolie mais aux racines profondément enfouies, toujours impossibles à arracher sans éventrer la fragile cohésion d’un pays encore convalescent.
EMMANUEL RASPIENGEAS – POSITIF, JUILLET-AOÛT 2019