JEANNE

BRUNO DUMONT

Bruno Dumont retrouve la plus jeune interprète de sa Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, l’étonnante Lise Leplat-Prudhomme, désormais âgée de dix ans, et qui incarne cette fois la Jeanne des batailles et des prisons, comme aurait dit Jacques Rivette, jusqu’au procès de Rouen et au bûcher.

Ce récit, tourné dans les dunes des Hauts de France et dans la cathédrale d’Amiens, est à nouveau scandé par des chants, mais cette fois écrits et admirablement interprétés par Christophe. L’artifice est encore plus évident, l’écart entre la stylisation du jeu des interprètes, rehaussée par la présence des chansons, le réalisme des lieux, et la fidélité à la véritable histoire, ouvre un gouffre d’où surgit la plus émouvante des évocations. Tout est archi-faux, et tout est complètement vrai. De cette tension émerge une manière entièrement nouvelle de raconter, encore une fois, une des histoires les plus souvent et les mieux filmées… Séquence après séquence, avec cette rugosité des matières, ces phrasés inhabituels, ces lumières où pourrait passer quelque chose des anges, cette architecture somptueuse, cette attention aux objets et aux visages, Dumont active ces puissances d’invocation. Il est question de volonté de résistance et de sens de la croyance, d’utilisation inique des lois et d’usage légalisé de la torture, d’éthique, de travail, de pitié et de droit. Si le cinéaste s’inspire principalement des écrits de Charles Péguy, c’est que pour lui comme pour l’auteur du Mystère de la charité de Jeanne, elle est une héroïne pour le temps présent. À regarder cette gamine tenir tête à la brochette de juges, de prélats et de savants dans l’immense nef de la cathédrale, nul ne doutera qu’il ait raison.
JEAN-MICHEL FRODON – SLATE.FR, 19 MAI 2019