IN MY ROOM

ULRICH KÖHLER

Ulrich Köhler transforme un loser en Robinson.

La première partie du film épouse l’esthétique d’un réalisme qui ne nous épargne rien… Mais voilà que survient l’impensable, un monde entièrement vidé de ses habitants, qui nous parvient à travers le pare-brise de la voiture d’Armin. Sur l’asphalte gisent des motos et scooters dont les conducteurs se sont volatilisés, comme tous les êtres humains alentour… Ce retournement de situation fournit à Ulrich Köhler une belle occasion d’ouvrir son film à de plus grands espaces et à plus de lumière, puis, en un clin d’œil, de transformer son antihéros en une sorte d’Adam à qui aurait été donnée l’arche de Noé ; il renaît en premier homme (qui serait le dernier). Il se met à l’ouvrage, son corps hier avachi s’affine et se muscle, il cultive la terre, chasse, lui, autrefois maladroit, se révèle habile bricoleur, goûtant sans regret cette nouvelle vie sédentaire. Mais, quand un jour débarque, venue d’on ne sait où, la jolie nomade Kirsi, l’idée d’un avenir à construire se met à occuper son esprit… Il serait dommage d’en dire plus tant la magie qui opère alors tient à des éléments dont chaque spectateur peut espérer tirer des sensations propres. Car, dans ce mouvement de bascule qu’exécute à mi-chemin de sa narration In My Room, se niche quelque chose d’indéfinissable, d’aussi vaste que le champ des possibles auquel succombe Armin en pensée, et sur lequel se termine le film, en toute invraisemblance, mais qu’importe. Parce que l’aventure à laquelle invite le film trace le chemin vers une forme de poésie qui se moque bien du rationnel. Et, au bout du compte, Ulrich Köhler nous aura menés d’un monde réel à un univers sensoriel, dans un univers où tout pourrait être fini et recommencer.

VÉRONIQUE CAUHAPÉ – LE MONDE, 18 MAI 2018