HEUREUX COMME LAZZARO

ALICE ROHRWACHER

Un audacieux diptyque métaphorique, interprété par le subjuguant Adriano Tardiolo.

Comme son précédent film, Les Merveilles, le troisième long métrage d’Alice Rohrwacher se déploie dans une société paysanne à l’écart du monde. Là restent en vigueur des mécanismes de domination d’un autre âge, auxquels souscrivent tous les protagonistes : la comtesse avide, son fils stupide et arrogant… la communauté de paysans, hommes, femmes et enfants qui triment dans les champs de tabac. Parmi eux, Lazzaro est une sorte d’innocent que tous utilisent, et qui ne songe qu’à aider et obéir.

Ensuite, il adviendra bien des choses qu’il n’est pas nécessaire de raconter… L’important est ailleurs : chaque moment est comme saturé de possibilités supplémentaires, chaque image vibre de l’attention précise et douce aux visages, aux brins d’herbe, aux souffles d’air. Chaque plan, tout en montrant, en racontant, recèle la promesse d’un nombre infini d’autres sensations, d’autres histoires. Si le film est bien le récit d’un miracle, c’est qu’il est lui-même miraculeux. Autour de Lazzaro peuvent bien affluer des réminiscences venues de Buñuel, de De Sica, de Pasolini, d’Ermanno Olmi. Sa possible sainteté n’a pas plus à être décidée par le film, ou par ses spectateurs, que par les personnages. Il y a le mystère de ce qu’il est, de sa manière d’exister dans le monde… La réalisatrice ne se soucie ni de donner une leçon, ni d’affirmer une puissance fut-elle celle d’une artiste. Elle se contente de croire absolument, ingénument peut-être comme son héros, dans la force d’émotion et de suggestion du cinéma. C’est inexplicable, et d’une évidence absolue. C’est très beau.
JEAN-MICHEL FRODON – SLATE.FR, 14 MAI 2018