FUGUE

AGNIESZKA SMOCZYŃSKA

L’histoire de l’impossible retour d’une femme dans sa famille sur fond de thriller psychanalytique. Servi par une mise en scène brillante et une interprétation puissante, le film distille une angoisse nourrie de folie qui perturbe la paix domestique.
CHARLES TESSON – DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL DE LA SEMAINE DE LA CRITIQUE

La première image est de celles qui ne s’oublient pas. On y découvre Alicja, l’héroïne de Fugue, au sortir d’un tunnel, trébuchant sur les rails de la gare centrale de Varsovie. Hagarde. Bizarre. La séquence d’après, située deux ans après, nous donne une amorce d’explication : la jeune femme ne sait plus rien de son passé ni de son identité. Ce que la psychiatrie dénomme « une fugue dissociative ». À la suite d’une émission de télé, sa famille finit pourtant par l’identifier. Alicja est donc priée de réintégrer son bercail, mari, enfant et belle maison à la clé. Un « home sweet home » qu’elle jauge d’un regard farouche et distant. Hyper intrigant. C’est l’un des grands
talents du long métrage d’Agnieszka Smoczyńska, d’ailleurs, que de savoir ménager ce mystère, grâce à une réalisation subtilement inquiétante et un juste travail sur les couleurs (pâles et froides). L’idée, en effet, est de restituer l’espace mental de cette femme amnésique. D’autant plus intéressante qu’elle fut une fille/mère/épouse conventionnelle. En clair, sa métamorphose troublante et troublée nous parle aussi, en creux, de
l’émancipation difficile des femmes dans la Pologne de 2019! C’est dire si Fugue, porté par l’intense Gabriela Muskala, est un film mémorable.
ARIANE ALLARD – CAUSETTE, AVRIL 2019