EUREKA

LISANDRO ALONSO

En chamane de la condition indigène, le cinéaste argentin Lisandro Alonso nous propose un nouveau long métrage d’une originalité extravagante qui nous fait naviguer entre le monde des vivants et celui des morts.
Le film se divise en trois parties qu’on pourrait presque baptiser : la « fiction», le « réel» et le «mythe». Tout commence en noir et blanc sous les auspices d’un western parodique. Un pistolero à la recherche de sa fille (Viggo Mortensen) débarque dans une bourgade perdue où rôde une aventurière nommée «El Coronel» (Chiara Mastroianni). Au moment du duel fatal, la représentation s’interrompt, laissant place au bulletin météo : ce n’était qu’un feuilleton télévisé, véhiculant sur les personnages d’Indiens disposés çà et là les clichés folkloriques de la fiction hollywoodienne. Sorti du téléviseur, Eureka atterrit à Pine Ridge, aux côtés de la policière Debonna (Alaina Clifford), pour une longue nuit de ronde dans la grande réserve Sioux du Dakota du Sud. La nuit est sombre, le paysage enseveli sous une neige abondante. Passant d’une urgence à l’autre, la ronde révèle une situation sociale affligeante. Reliée au central par le seul contact radio, Debonna sillonne ces ténèbres en faisant l’expérience de son insuffisance comme d’une solitude radicale. Enfin, le dernier mouvement nous transporte au Brésil, au moment du choc pétrolier de 1973, auprès d’une tribu amazonienne qui lit son avenir dans les rêves… La splendeur d’Eureka tient beaucoup à sa progression imprévisible, cette façon d’avancer dans les ténèbres ou à travers les broussailles d’une jungle, où la durée du plan semble abolir les frontières de l’espace… Des scènes d’une intensité bouleversante surgissent, comme cette jeune autochtone, la nièce de Debonna, qui, désespérée, demande à son grand-père une potion pour faire le grand voyage vers l’autre monde…
MATHIEU MACHERET – LE MONDE, 21 MAI 2023