BURNING

LEE CHANG-DONG

L’histoire d’un trio amoureux dans une médusante errance existentielle…
Ce film-là, cette beauté-là, on mentirait si on disait l’avoir vu venir. Pourtant,
Lee Chang-dong est tout sauf un inconnu (Secret Sunshine, Poetry). Mais
huit ans d’absence, c’est long… Les retrouvailles n’en sont que plus belles,
assorties de cette question: d’où ça sort ça? D’une nouvelle de Murakami,
Les Granges brûlées. Un Murakami tendance minimale… L’histoire à peine
racontable d’un coursier, Jongsu, qui a des rêves d’écriture, et qui sur un
marché de Séoul retombe sur Haemi, une fille de son quartier. Elle n’est
plus exactement cette ado à qui il a dit un jour qu’elle était moche. Avant
de s’envoler pour Nairobi, elle lui laisse le souvenir de son corps, les clés
de son appartement et un chat invisible à nourrir. Quand il n’est pas à la
campagne à liquider les dettes de son père, Jongsu aime retourner à Séoul,
s’allonger dans les draps de Haemi, se branler sur son absence, et
cristalliser un maximum. Quand Haemi revient d’Afrique, elle lui présente
un Coréen rencontré à Nairobi: Ben. Tout en lui empeste le gosse de bonne
famille plein aux as, d’une aisance magnifique, prenant le plaisir là où il est…
Un personnage de Fitzgerald rencontrant un grand brûlé de l’intérieur, un
Faulknérien. Le reste appartient à la grâce, à la lévitation, à la douleur
muette. Burning est cramé au calme intérieur le plus flippant, au silence
inquiet. La folie est partout, mais elle est un chat qu’on n’entend pas, qu’on
ne voit pas. A la place, on entend le vent, jusqu’à la moindre parcelle d’air.
A la place, on voit Séoul comme jamais. On entrevoit des horizons lyriques.
Surtout, on les voit eux, tous les trois, invisibles les uns aux autres.
Demandant qu’enfin on les regarde, ne serait-ce qu’une fois.

PHILIPPE AZOURY – WWW.GRAZIA.FR, 18 MAI 2018