AN ELEPHANT SITTING STILL

HU BO

Le Festival international du documentaire marseillais s’est ouvert depuis dix ans à la fiction. Dans cette riche édition, le choc est venu du chinois An Elephant Sitting Still qui avait déjà fait sensation au Forum à Berlin et dont l’effet dévastateur grandit encore quand on apprend l’histoire de son auteur, le Chinois Hu Bo. Car An Elephant Sitting Still est et sera son unique film, le cinéaste ayant décidé de mettre fin à ses jours en octobre 2017, à l’âge de vingt-neuf ans.

[…] La mort du jeune cinéaste résonne comme un long écho mélancolique face au film qu’il nous propose de découvrir, son dernier cri, celui-ci nous ayant cueilli –voire consumé– au tout début du FID. Dans un brouillard spectral de monoxyde de carbone et entre les immenses tours qui s’effritent d’une petite ville du nord de la Chine, un gangster bellâtre couche avec la compagne d’un ami, ce dernier se suicide (aussi). Un ado bizuté au lycée se rebelle, puis prend la fuite après avoir commis une erreur fatale. Un grand-père est poussé dehors par sa famille qui veut l’envoyer en maison de retraite. Une autre élève du lycée voit en secret le proviseur adjoint. L’ado malmené émet un rêve qui fournit la clé du titre du film, aller dans la ville de Manzhouli, non loin, pour aller voir un éléphant qui, selon le mythe, reste fermement assis, indifférent à la fureur du monde qui l’entoure. Les âmes vives aux visages vernis par la mélancolie semblent se calfeutrer dans la ville, auteurs et victimes d’une violence sourde, celle pernicieuse qui exsude par tous les pores de la peau et afflue dans les artères des métropoles. Les figures errantes se retrouvent liées, connectées et confrontées à des défis, moraux, sentimentaux, financiers, qui les font se croiser dans cette labyrinthique cité des limbes qui semble peu à peu se resserrer autour d’eux. C’est là où pleinement la réalité se frotte à la fiction, où la mort même de Hu Bo hante sa propre oeuvre, la rejoint, lui confère tristement une dimension supplémentaire, comme une dernière griffure au scénario.

Il est le cinquième personnage caché qui viendrait croiser la route de ceux qu’il a lui-même créés, venu là pour les enserrer pleinement, parler définitivement avec eux de sentiments, de ces relations intimes qui sont si compliquées à formuler, surtout lorsqu’elles sont attisées par les soucis professionnels, les difficultés économiques, les a priori sociétaux, les relations interdites, la peur du voisin… et de ce temps qui file tellement sans nous attendre que l’on prend peur à chaque instant d’y tomber sans pouvoir se relever. Spectateurs, on se retrouve comme collés telle une fine pellicule de sueur à la peau de ces personnages qui sont souvent piqués d’une netteté quasi surréaliste, une focale ne laissant que peu de profondeur de champ. Nous sommes constamment au contact de leur introspection résignée face à la rage. Chaque acte de violence comme banalisé se trouve à la lisière du silence, étouffé, une chute sans fond, un escalier dévalé sans un cri. Le mal est bien assis là, sans bruit, depuis longtemps. Tant d’événements de ce film choral peuvent paraître accablants, An Elephant Sitting Still ne se résume pas à la sismographie d’une dépression existentielle ou sociale. Plus épais que cela, plus abyssal aussi en ses investigations livides, le corps de ce film, son découpage en plans-séquences, sa virtuosité et ses longs travellings nous rapprochent avec une infinie tendresse de ces âmes en déshérence. De plus douces paroles se libèrent. Des gestes, brusques, au dernier moment se muent en éclats d’espoir, d’amour et de bienveillance. Jusqu’à s’approcher peu à peu du rêve de voir le mythique animal, celui qui, par on ne sait quel miracle, s’en fout, reste assis, là, en vie malgré tout.
JÉRÉMY PIETTE – LIBÉRATION, 17 JUILLET 2018