ALICE ET LE MAIRE

NICOLAS PARISER

Alice et le Maire, un conte rohmérien dans l’arène politique…

Nicolas Pariser, quarante-quatre ans, ex-critique de cinéma, s’était déjà essayé avec talent dans son premier long métrage, Le Grand Jeu (2015), à la peinture romanesque d’une entreprise de déstabilisation du milieu gauchiste par une officine d’État. Quittant le terrain de cette fantaisie du complot à la Jacques Rivette, le cinéaste se rapproche aujourd’hui d’Éric Rohmer – lequel avait signé, en 1993, L’Arbre, le maire et la médiathèque avec Fabrice Luchini– pour une petite leçon de morale politique, écologique et existentielle. Luchini, donc. Et la preuve ici réitérée de son immense talent, qui consiste pour partie à se défaire quand il le faut de lui-même, ce qui n’est pas une mince affaire. Il campe Paul Théraneau, maire socialiste de Lyon, à peu près rincé après trente ans de mandat, non encore tombé dans le cynisme, mais tournant à vide, en pilotage automatique. La manière dont l’acteur parvient à restituer l’animalpolitique est très remarquable. Un rien y suffit, évitant la caricature, dont il n’est pas donné à tout le monde de se saisir. Quelque chose de demi-mort dans le regard qui flotte sur le monde ordinaire, un imperceptible mouvement des lèvres qui marque une lassitude océanique de la gestion quotidienne, une capacité intacte à se sublimer et à aller chercher loin le vibrato républicain sur le théâtre de l’intervention publique. Là-dessus, sa jeune directrice de cabinet embauche une jeune normalienne sans attaches, Alice Heimann (Anaïs Demoustier), pour devenir une sorte de coach mentale du maire en perdition.
Sa jeunesse, sa fraîcheur, son manque d’expérience, son étrangeté au milieu, son indifférence aux coups stratégiques – autant de traits dont Anaïs Demoustier, de son côté, s’empare avec une impression de naturel confondant – tombent d’autant plus à pic que Paul Théraneau se met en mouvement pour prendre la tête du parti et se positionner ensuite comme candidat à la présidentielle.
L’histoire de leur relation occupe donc très délibérément le centre du film, quand bien même quelques personnages et intrigues secondaires, animant l’environnement proche des personnages principaux, s’y révèlent particulièrement bien esquissés. […] De fait, Alice, par sa capacité d’écoute, par sa faculté d’analyse, par la pertinence intellectuelle de ses interventions, réapprend au maire, animal politique obnubilé par l’efficience de l’action dans un monde qui exige toujours plus de rapidité, les vertus oubliées de la pensée… Sa modestie et son intelligence, les petites notes qu’elle rédige régulièrement à son intention – justement sur la modestie par exemple– ouvrent à leur tour une brèche dans ce mélange d’ennui mortel et d’ébullition stratégique permanente qui occupent l’espace mental de Paul Théraneau. S’applique alors à Alice et le Maire cette loi d’airain de tout bon film qui se respecte : qu’un mouvement transforme insensiblement les personnages. Qu’on les trouve changés, l’un et l’autre, par une expérience qui les a réunis et éprouvés et dont on ne révélera surtout pas le fin mot ici. Tout au plus dira-t-on qu’une part d’humanisme a perturbé l’animal technocratique qu’est Paul Théraneau, et qu’à rebours Alice Heimann n’a pu éviter que l’éclaboussure du réel atteigne le pur horizon des concepts.
La transparence de la mise en scène, la justesse des dialogues, la tenue des acteurs conspirent ici à un film lucide et subtil, qui fait toute sa part à la cruelle complexité des choses. Une œuvre précieuse, en un mot.
JACQUES MANDELBAUM – LE MONDE, 18 MAI 2019