143, RUE DU DÉSERT

HASSEN FERHANI

En plein désert algérien, dans son relais, une femme écrit son Histoire. Elle accueille, pour une cigarette, un café ou des oeufs, des routiers, des êtres en errances et des rêves… Elle s’appelle Malika.

 

On pourrait présenter « 143, rue du désert » ainsi : un huis-clos ouvert sur
l’Algérie et le monde.
HASSEN FERHANI : Un lieu m’intéresse pour ce qu’il raconte au-delà de son
propre espace, pour sa capacité de nous suggérer tout ce qu’il y a autour…
Quand j’étais plus jeune, une phrase de Robert Bresson m’a marqué : « Je
cherche le plan qui va parler de tous les autres plans ». Je l’avais déjà en
tête avec Dans ma tête un rond-point… Il y a quelque chose qu’on ne peut
pas expliquer et c’est la rencontre. Comme ici avec cette femme incroyable
qui a décidé d’écrire son histoire dans ce lieu, qui a quitté le Nord pour
venir s’installer là où il n’y avait que des pierres, du sable et des scorpions.
Elle est seule à plus de soixante-dix kilomètres de la prochaine maison,
avec sa chienne et son chat… Malika est connue à des centaines de
kilomètres à la ronde, elle connaît tous les routiers, leurs trajets, leurs
histoires… Elle est ce lieu ! Pour les routiers, Malika est comme une balise
dans la mer, un repère mental, elle apaise les solitudes, elle écoute comme
une mère ses enfants revenus lui rendre visite, elle conseille des âmes qui
ont besoin d’écoute. Malika est une sainte « profane » dans son mausolée.
in DOSSIER DE PRESSE

 

143, rue du désert est une sorte de road-movie immobile. Ce sont les
kilomètres qui défilent en hors-champ. Dans son café minuscule aux
ouvertures magiques, fenêtres sur un monde infini, Malika a les atours
d’une héroïne de roman, ogresse malicieuse, magicienne emmitouflée, une
femme seule, au milieu de nulle part avec un horizon balayé par la valse
des camions qui filent sur la route du désert. Le film porte en lui mille et
une fictions. Par la poésie de ses images et la beauté des cadres, apparaît
la puissance du hors champ, qui fait que l’imaginaire s’emballe. Un homme
marche au loin le long d’une route battue par une tempête de sable, un
camion passe à toute allure dans l’autre sens et mille fictions sont alors
possibles. Ce pourrait être aussi un western algérien, avec Malika en
cousine lointaine de Joan Crawford dans Johnny Guitar. Car il faut en avoir
du courage et du caractère pour tenir ce saloon. Pour accueillir les récits
de tous ces hommes qui s’arrêtent, font une pause le temps d’un café,
d’une omelette – s’il reste des oeufs – ou d’une cigarette. Des camionneurs,
des migrants, des Imams, des militaires, des touristes, qui viennent
déposer des histoires du pays au creux de son oreille attentive. La seule
femme qui traverse le film est une motarde Polonaise. Et Malika recadrera
sitôt la Polonaise partie : un corps d’homme, un visage d’homme… La seule
reine en son royaume, c’est elle ! Malika dit à l’un des routiers qu’on ne lui
a pas laissé une place dans le monde, or le film dit tout le contraire. Il dit
comment, en gardienne du vide, Malika révèle les contours de ce monde.
Peindre un détail pour évoquer le paysage, c’est ainsi qu’Hassen Ferhani
s’attache à rester dans ce petit théâtre pour raconter cette femme et
l’Algérie. On perçoit dans les récits l’épuisement, la lassitude d’un régime
politique à bout. Ce pays au bord, comme ce café au bord, juste avant que
les manifestations ne commencent – le film a été tourné en 2018.
AURÉLIA BARBET – CINÉASTE & MEMBRE DE L’ACID