Pour sa première mise en scène au théâtre, Marc Rivière s'attaque à un best-seller avec l'ouvrage de Philippe Delerm, La Première Gorgée de Bière. Avant de signer en 1988 Le Crime
d'Antoine, son premier long métrage, il fut assistant de Gerard Oury, Yves Robert, Georges Lautner ou Jean Yann. Il signe depuis une trentaie de téléfilms dont Arthur Rimbaud, Le Propre de l'homme ou encore Penn-Sardines avec Jean-Louis Foulquier, qui lui valent des jolis succès critiques et publics. Son second long métrage pour le cinéma, Le Lièvre de Vatanen, est une adaptation du roman d'Arto Paasilina.
Avec La Première Gorgée de Bière, Marc Rivière accompli un vieux rêve : poursuivre son aventure de conteur sur les planches.
Comment est né dans votre tête le projet d’adapter La Première Gorgée de Bière au théâtre ?
D’un choc littéraire au départ. Lorsque je l’ai lu la première fois, c’était avec mon regard de cinéaste, les images apparaissaient à travers les mots. Mais j’ai vite compris que cet ouvrage n’était pas fait pour le cinéma. Depuis longtemps j’avais des envies de théâtre. C’est apparu alors comme une évidence. 
Et l’idée d’emmener Jean Louis Foulquier dans cette aventure est venue après ?
Nous avons tourné ensemble à plusieurs reprises. Cet acteur m’intéresse énormément. Il possède quelque chose de différent, une humanité rare, entre force et douceur. On en avait parlé avec Jean-Louis mais je me suis aperçu qu’une grosse forme de trac le bloquait. Un mélange de peur et d’envie. Et puis petit à petit, nous avons répété à notre rythme et le projet s’est construit.
Philippe Delerm voyait d’un bon œil cette adaptation ?
Complètement. Nous nous sommes rencontrés il y a sept ans. Je suis allé chez lui pour parler de La Première Gorgée. Il a donné son accord sans arrières pensées, naturellement.
Il restait alors la dernière inconnue : où donner corps au projet ?
C’est aussi le fruit d’une belle rencontre avec La Coursive. Je suis venu il y a deux ans pour le Festival de la Fiction TV (ndlr : où Marc Rivière a remporté le prix de la mise en scène pour le film La Reine et le Cardinal.) La Rochelle a une résonnance particulière pour moi. Il y a cette salle aussi. Le théâtre Verdière est un lieu de travail formidable. Et puis il y a eu Maeva, solaire, efficace. Elle offre tant de lumière au texte et à la scène…
C’est votre première mise en scène au théâtre ?
Oui. C’était un rêve que je trainais depuis si longtemps, une envie que je ne pouvais pas assouvir par manque de temps. Oui, c’est vraiment un rêve qui prendra corps dans le luxe de Verdière. Et le trac est là, je dois l’avouer. Mais au théâtre comme sur l’écran nous sommes des conteurs, là aussi pour donner du plaisir, du bonheur. Et en prendre au passage…
Justement, le plateau d’un tournage est une véritable fourmilière alors que celui d’un théâtre est intime. Ce fossé dans le travail est-t-il difficile à franchir ?
Il y a cinquante personnes minimum sur un tournage, en permanence, avec des moyens techniques souvent énormes. Là je sors d’un film sur des sauveteurs en mer où chaque plan se faisait avec des bateaux, des hélicoptères… L’atmosphère du théâtre est tellement différente. Ici, l’intimité est totale, le travail se fait avec quelques personnes seulement, demande une maturation qui ne peut se faire qu’avec le temps. On a le temps ici, jamais sur un tournage. Et puis, dans le travail pur, il y a une certaine forme de deuil à dire « coupez ». Lorsque le plan est bon, la décision est définitive, presque inquiétante. Au théâtre, il y a un lendemain…
Votre parti pris scénographique va-t-il s’inspirer du cinéma ?
J’ai passé ma vie à regarder les choses dans un rectangle, en 16-9e, donc il y aura forcément quelque chose du cinéma. Mais la scène elle-même est un rectangle, chaque texte s’y inscrit. Inconsciemment nous la voyons comme un écran, ou l’inverse. Je vois le plateau comme cet écran, sauf que pour la première fois il n’y a pas de caméras entre nous.
La volonté dans le travail du texte de Philippe Delerm est plutôt de garder uniquement l’essence du texte, d’effectuer des coupes, ou au contraire de le garder dans son intégrité ?
Il a fallut faire une sélection mais sur chaque texte choisi, on garde l’intégralité. La partition de Delerm il faut la jouer telle qu’elle. On peut y ajouter des croches, des blanches ou des silences mais le corps et le rythme sont parfaits, uniques et rares. Les variables sont possibles mais le mot est là.
Il y a une pression par rapport à l’immense succès du livre ?
Pas à cause de ça, non. La pièce est une autre aventure, à part entière, complètement différente. Philippe Delerm a eu ce génie de créer un texte universel. C’est un voleur. Il a fouillé dans nos poches, dans nos tiroirs et dans nos souvenirs. La Première Gorgée n’est pas un livre urbain. C’est un plaisir très provincial, très français, qui résonne néanmoins au delà de nos frontières. Il a été traduit dans une trentaine de langues !
Visuellement, comment faire résonner cet univers, cette ambiance sur scène ?
Il y a forcément mille et une manières du point de vue scénographique. Esthétiquement, le décor est très beau, chaud tout en restant épuré. S’ajoutent alors ces ronds de différents diamètres, au sol, qui fixent l’espace. C’est une représentation toute personnelle. Et enfin, la lumière se veut orangée, douce comme la chaleur d’un feu de cheminée. Elle convient très bien à l’atmosphère du livre. 
La Première Gorgée de Bière est ancré dans la terre, nous parle des cette somme de petits plaisirs qui rendent les Hommes heureux. Ce livre est une gourmandise en fait ?
C’est exactement l’effet que je veux donner à ce spectacle. J’aimerais que la pièce soit savourée comme une gourmandise.
Et dans toutes ces petites gourmandises, s’il ne fallait en choisir qu’une ?
Aïe, c’est une colle ça. Mais il y en a forcément une. C’est une question de personnalité, d’écho par rapport au vécu de chacun. En fait, pour moi il y en a deux. La mort de Jacques Brel, apprise en écoutant la radio, en voiture. Et puis le Banana Split. C’est un texte baroque et épicurien. Peut-être celui qui me ressemble le plus.
Propos recueillis par Camille Lagrange / La Coursive
Photos de répétition Franck Moreau