Les croissants du petit matin, l’écossage des petits pois, le couteau qui gonfle la poche, ces petits plaisirs minuscules que débusque Philippe Delerm dans La Première Gorgée de bière… sont des pépites de bonheur quotidien sous leur insignifiance.
Quand un épicurien rencontre un tel texte, c’est un coup d’amour formidable. Ce guetteur sensuel, c’est Jean-Louis Foulquier. Parallèlement à ses activités
radiophoniques et à sa paternité des Francofolies créées dans sa ville, il mène, depuis les années 80, une carrière aussi solide que talentueuse de comédien, au cinéma et à la télévision.
C’est sur le tournage de La Reine et le Cardinal qu’il a rencontré Marc Rivière, réalisateur au long cours avec une trentaine de films à son palmarès. Il est le metteur en scène de ce projet théâtral commun.
Ils embarquent à leurs côtés une très jeune musicienne, Maëva Le Berre, compositeur et interprète, qui fait rayonner la scène de sa présence lumineuse et de son délicat bouillonnement créatif. Répété et créé à La Rochelle, le spectacle sera repris, après une tournée, au Théâtre du Rond-Point à Paris.
Morceaux choisis d'un passionnant entretien avec Jean-Louis Foulquier
Comment est né le projet d’adapter sur les planches le livre de Philippe Delerm ?
Ça c’est fait en deux temps. Il y a quelques années je tournais avec Marc Rivière Les Penn Sardines où je jouais le premier maire communiste de France. Des affinités se sont créées et de passage sur l’île de Ré un été Marc me parlait de son projet d’adapter La Première gorgée de Bière. Puis au fil de la discussion, la question est arrivée sur le tapis : et pourquoi pas toi ?
Et vous avez accepté l’idée dès le départ ?
L’idée oui, mais sa réalisation… J’avais toujours une bonne excuse pour ne pas me lancer dans l’aventure. J’ai de nouveau tourné avec Marc, sans forcément évoquer le projet. Puis je me suis fait virer de France Inter, du jour au lendemain sans autre forme de procès. Le temps passe et j’ai eu, comme souvent pendant les coups durs, la peur du vide, ressenti le besoin de donner le coup de talon qui fait remonter à la surface un homme coulé au fond de la piscine. Marc me rappelle : et la Première Gorgée, ça tient toujours ? Mon hésitation s’était envolée, j’ai dit oui tout de suite.
La Coursive est entrée dans le projet à ce moment là ?
Oui. La Coursive a tout de suite dit oui. Sur Paris, Marc démarchait pour trouver des financements et des ouvertures pour une tournée éventuelle. J’ai donc contacté Jean-Michel Ribes avec qui je suis lié d’amitié qui a trouvé l’idée très bonne. Lorsqu’elle prendrait corps, il nous ouvrirait les portes du Théâtre du Rond-Point.
Comment le livre de Philippe Delerm résonnait- il en vous ?
Comme beaucoup de monde, je l’avais lu, et aimé. Ces nouvelles sont comme plein de petites « Madeleines », et je me suis aperçu qu’elles séduisent aussi les jeunes générations. Il y a un coté intemporel dans La Première Gorgée de Bière, comme le refrain d’une chanson que l’on garde en soi toute sa vie durant.
Adapter au théâtre d’une manière cohérente un recueil de textes est un véritable défi, surtout lorsqu’ils ont eu un tel succès public. Comment s’est construite cette mise en scène ?
Marc avait déjà ses idées au départ. Au fil des lectures, elles se sont affinées. L’objectif était de trouver une cohérence, d’instaurer un fil rouge, pas tant dans la narration que dans les sensations. Il a donc décidé de construire le spectacle comme un dimanche qui passe, de fabriquer une évocation de dimanche à travers ces textes. Tous les rituels du jour saint, ces moments d’intimité familiale parfois tellement ennuyeux à vivre. Je n’aime pas le dimanche ! Mais ces moments là, ces sensations si particulières, on y repense toujours avec tendresse.
Il a donc fallu faire une sélection ?
Nous sommes partis ensemble sur une quinzaine de textes, chacun dans son coin, pour nous apercevoir que nous avions choisi les mêmes ! Ça m’a permis de me replonger dans le détail de la Première Gorgée, de me rendre compte à quelle point l’écriture de Delerm est travaillée, rythmée. Chaque mot a sa place. C’est de la dentelle ! Pour moi qui ai l’angoisse du trou de mémoire, ça demande un travail de précision qui ne laisse pas de place à l’improvisation.
Justement, ce sera votre grande première sur les planches, vous avez une certaine appréhension ?
Pas une appréhension, non. Plutôt une grosse pression. La barre est haute : la qualité du texte, la confiance du metteur en scène… Je n’ai pas le droit de décevoir. Mais le fait que deux supplémentaires soient déjà prévues, ça me rassure, et ça m’encourage surtout. C’est vraiment très motivant. Ça signifie que les gens adhèrent, ont une attente. Ils ont fait le choix de ce spectacle parmi la multitude que propose La Coursive. Faire un choix n’est jamais un acte anodin.
Contrairement aux plateaux de tournage, à la radio, le public sera face à vous. L’envie de découvrir cette énergie, de se mettre à nu sur scène, a-t-elle pesé dans la vie du projet ?
Le contact avec le public, je l’ai vécu par le passé mais d’une autre façon. J’ai enregistré beaucoup en public et j’ai même joué dans des cabarets à Paris quand j’étais tout jeune. Mais le théâtre, ce frisson là, c’est différent. On m’a fait confiance sur les tournages, mais j’avais toujours la sensation que c’était dû à ma tronche ou mon physique. Je me suis dis pendant longtemps qu’il faudrait qu’un jour, je paie comptant pour ces choses qu’on m’a données, qu’il faudrait un jour que je mette vraiment mes tripes et ma sueur dans ce travail. Et je crois que ce jour est arrivé… enfin ce sera le jour de la première. Je dois ça à ce métier. Si on doit me nommer comédien, il faut que je le mérite.
Ce travail quotidien ajoute en pression ou plutôt vous rassure ?
J’en rêve même la nuit ! Je fais le rêve récurrent que je ne trouve pas le théâtre, que je n’arrive pas à l’heure. Et je me réveille. Du coup, je refais le texte. Et même si ce cauchemar ne me tire pas de mes draps, je travaille toutes les nuits entre deux courtes plages de sommeil. Toutes les nuits pendant 1 heure 30 à 3 heures.
Comment est venu le choix d’intégrer une part musicale au spectacle ?
Le premier projet de Marc envisageait une partenaire, une comédienne. Pour moi, l’idée d’apporter une forme musicale m’intéressait. Nous avons d’abord pensé à un accordéoniste avant d’en mesurer les limites, tant au niveau de la scénographie que dans la pratique. Peu à peu, l’idée d’une musicienne a émergé.
Et pourquoi un violoncelle ?
J’ai dit à Marc que pour moi, l’image de la musicienne est celle d’une violoncelliste. A cause d’une image gravée dans ma mémoire en fait. Il y a longtemps j’habitais à Paris en face d’un immeuble avec de grandes baies vitrées. Ma fenêtre était minuscule et je ne l’ouvrais pas souvent, pas durant la journée en tout cas. Mais un après midi ensoleillé, une fille magnifique jouait du violoncelle derrière ce mur de glace, face à la rue. De là où j’étais je ne devinais que ses contours, et n’entendais pas de son. Elle s’asseyait souvent ici, et répétait pendant de longues heures. L’image était très belle, ses mouvements d’une grâce extrême. J’ai appris plus tard qu’elle était une grande concertiste. Cette image m’a marquée, m’a hantée même. Nous nous sommes donc mis en quête d’une violoncelliste.
Comment le choix de Maeva Le Berre s’est-t-il fait ?
Comme une évidence. Néry (ex VRP) m’avait parlé d’une connaissance qui jouait avec le groupe Aaron. Complètement par hasard, Aziza, la femme d’Higelin avait évoqué le même nom dans une conversation. Intrigués, nous l’avons donc rencontrée et le déclic fut immédiat. Assis au restaurant, elle a éclaté d’un beau rire communicatif au bout de cinq minutes, toute la salle s’est retournée. J’ai su directement que c’était elle. Nous avons parlé de plusieurs textes de Delerm. Le coup de cœur, humain au départ, s’est révélé artistiquement parfait dès la première répétition. Maeva est lumineuse. Elle fait presque partie de ma famille désormais.
Le fait que votre première apparition au théâtre se fasse à La Rochelle n’est pas anodin ?
Bien sûr mais nul n’est prophète en son pays. Et ma hantise est que justement le public rochelais rejette l’idée de me voir dans un autre rôle que celui de Foulquier. Mais la demande me rassure. Si c’est ici que l’aventure commence, c’est surtout le fait d’une complicité et de relations de confiance. C’est vraiment important pour moi que ce projet soit rochelais. Si la pièce marche, je deviens en quelque sorte ambassadeur de La Rochelle en tournée. Ce serait une grande fierté.
Déjà des premières sensations dans le Théâtre Verdière ?
Oui, pour les répétitions. Verdière c’est un petit bijou de théâtre. Un véritable écrin. J’y ai vu Conversation avec ma mère il y a quelques mois. Quelles sensations ! J’ai vraiment adoré voir sur cette scène finalement dépouillée Didier Bezace et Isabelle Sadoyan. Nous avons déjà fait quelques filages avec une dizaine de personnes seulement. J’étais impressionné mais ça c’est très bien passé. Ce qui est drôle dans cette salle, c’est que j’entendais les sourires.
Philippe Delerm va bientôt voir son livre prendre vie. Vous l’avez déjà rencontré ?
Oui, deux fois. La première à Paris. Ce fut un moment très fort, une vraie rencontre, chaleureuse et en même temps pleine de timidité, de pudeur de part et d’autre. Et puis cet été sur l’Ile de Ré où il faisait partie du jury du festival de théâtre des Portes en Ré. Nous avons eu une discussion très agréable, plus décontractée. Je pense même qu’il est assez impatient de voir ça, j’espère juste ne pas être au courant s’il est un soir dans la salle !
Comment appréhende-t-il de vous voir incarner son texte ?
Je crois qu’il en est heureux, tant sur la sélection de ses nouvelles que sur le parti pris scénographique de Marc, sur le fait de lier le tout par le déroulement d’un dimanche. D’ailleurs, je lui ai demandé une petite surprise pour la fin du spectacle. Un bonus inédit en quelque sorte…
Enfin, parmi toutes les petites « Madeleines » de La Première Gorgée de Bière, s’il ne fallait en choisir qu’une ?
Ça c’est une question très, très difficile. Je les aime toutes. J’ai appris à les apprivoiser. Mais s’il ne fallait en garder qu’une… celle qui se passe à la radio, évidemment.
Propos recueillis par Camille Lagrange / La Coursive
Les deux premieres photos sont de Franck Moreau / Photos de répétition