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Vincent Delerm : interview

 

Paris, quelques jours avant la première de Memory aux Bouffes du Nord, Vincent Delerm revient avec enthousiasme sur la genèse d’un spectacle qui ne sera ni tout à fait de la chanson, ni tout à fait du théâtre. Un entre-deux réjouissant, creusant un peu plus encore l’univers de cet artiste à part. Rencontre avec Vincent Delerm, à quelques encablures de l’immense Maison de Radio France, dans le XVIe arrondissement.

Memory, les 14, 15, 16 et 17 février au Théâtre Verdière

 

Vous serez à La Rochelle pour quatre soirs, ce n’est pas coutumier pour un chanteur.

J’en suis très content, oui. Avec mon équipe, on s’est rendu compte qu’en fin de tournée, les endroits qu’on avait vraiment apprécié et qui nous avaient rapproché étaient ceux où nous restions plusieurs jours.

Memory va être un spectacle particulier, différent du récital mais tout de même dans la continuité de ce que vous faisiez ?

Disons que, par rapport à mes précédents spectacles, j’ai inversé les proportions. Il y avait déjà des interludes un peu théâtrales entre les morceaux et là, ça va être l’inverse. Il y aura tout de même une dizaine de chansons mais elles seront là pour rythmer les séquences. J’avais vraiment envie de créer quelques chose de neuf, de casser le cercle nouvel album, promo, concert… Ça arrive à un moment de ma vie où j’ai envie de changer, et l’énergie pour. J’ai 35 ans, je n’ai pas envie de refaire ce que j’ai déjà fait. C’est aussi le gros défaut de la chanson… Quelqu’un qui fait du spectacle pur, à chaque fois, c’est un nouveau pari. J’avais envie de ça et je suis très excité de commencer !

Pas envie de jouer sur scène uniquement ce que les gens attendent.

J’ai joué le jeu pendant longtemps, donné sur scène des morceaux qui faisaient plaisir au public, Fanny Ardant, Les Filles de 73, Les monologues shakespeariens… tout en essayant de les livrer d’une façon différente. Après les avoir retournés dans tous les sens, parfois même réécrits, inclu de la vidéo, il fallait aller ailleurs.

Dans votre dernier spectacle on sentait déjà ce besoin d’aller plus vers le théâtre.

Lorsque l’on écrit des chansons ou lorsqu’on pense à des idées de mise en scène, on est un peu seul dans son coin. L’album sort, a été déjà beaucoup travaillé puis on part pour un an de tournée. Sur le plateau, on applique des idées pensées en amont mais sans vraiment aller au bout d’une mise en scène, sans vraiment prendre le temps, sans regard extérieur, sans réelle direction. Pour Memory, le regard dont j’avais besoin est venu de Macha Makeïeff . Et c’était vraiment génial.

Vous aviez envie de raconter une histoire sur 1h30, plutôt que plusieurs de 3 minutes 30 ?

Dans la chanson, on juxtapose des morceaux et trouve un liant. Là, les séquences sont certes plus théâtrales, on change souvent de climat, c’est rythmé, ça bouge mais ça reste quand même sur une cadence que je connais, comme un film à sketches.

De Memory va découler un album ?

Non, on sort de ce schéma. Je n’exclus pas le fait d’inclure deux ou trois morceaux dans un prochain album mais la plupart des chansons sont intimement liées au spectacle.

Dans la presse ou dans nos structures, on aime souvent mettre des étiquettes. Comment définiriez-vous Memory ?

C’est difficile. Lorsqu’on me demande, je parle simplement de mon spectacle. J’ai du mal à parler de théâtre, parce ça n’en est pas. C’est plus global : j’ai filmé en super 8 , récupéré de vieux films de famille à projeter, des archives… et puis il y a quand même pas mal de chanson ! C’est ce que je sais faire aussi. L’année dernière, le théâtre des Bouffes du Nord m’avait demandé de travailler sur la présentation de leur saison. J’avais écrit des sketches qui rythmaient les interventions et chanté deux chansons. Ça m’avait fait vraiment du bien de les chanter, tout simplement parce que je savais le faire ! Macha Makeieff était là à cette soirée et c’est de là que nous avons commencé à travailler ensemble. Ça lui avait plu mais elle m’avait fait plein de remarques pour améliorer cette petite présentation. Elle était très positive tout en voulant perfectionner le truc.

Que vous a-t-elle apporté ?

Pour notre premier rendez-vous, elle m’a dit qu’idéalement, je lui montrerais des choses et qu’elle ne dirait rien ! Je ne m’attendais pas à ça ! Dans le travail, elle possède un regard précis, d’une grande concision, très fluide. Elle suggérait finalement des choses au fur et à mesure, faisait des contre-propositions mais sans ajout. Elle m’a beaucoup recadré, mais toujours en fonction de ce que je proposais. Un boulot hyper pointu, exigeant et cool. Fascinant.

Pour la partie musicale, vous changez également de formule avec un seul musicien pour vous accompagner, Nicolas Mathuriau. Comment a-t-il abordé ce travail ?

Comme le musicien extraordinaire qu’il est. Il joue de plusieurs instruments très différents et est toujours partant pour tout… même pour l’idée de théâtre. Il vient du jazz mais a joué avec des artistes comme Robin Leduc, Daphnée, Rose ou le Sacre du Tympan. Il ne se contente pas d’être le musicien faire-valoir à qui on aurait juste dit d’enfiler un costume. Il veut comprendre chaque chose, chaque déplacement. C’est très important qu’il en ai envie et ai aussi confiance en ce que l’on fait. Il sait aussi que je ne le mettrai jamais en porte-à-faux sur scène.

Vous avez réussi à faire enregistrer le prologue de Memory par un certain Woody Allen… Quelle est la recette ?!

On est passé par un agent français qui s’occupe de lui lorsqu’il vient jouer de la clarinette à Paris. Apparemment, il refuse un peu toutes les propositions. Il n’a d’ailleurs pas dit oui. Mais pas non, non plus! Et puis il s’est décidé un jour. Je crois que c’est grâce au fait qu’on crée Memory aux Bouffes du Nord, qui était le théâtre de Peter Brook. J’espère aussi que le texte l’a fait rire ! Il a enregistré ça dans un studio à New York, sans que l’on se rencontre. C’est parfait parce que je n’aurais absolument pas su quoi lui dire. C’est un mythe quand même ! Ils m’ont donné la bande, avec toutes ses prises, sa voix, le bruit des pages qui se tournent… C’est énorme ça. J’ai passé une bonne partie de mon adolescence à regarder ses films, à rêver de New York. J’en ai fait une chanson d’ailleurs, qui sera dans le spectacle. C’est vraiment très touchant ce qui s’est passé.

Vous avez été baigné dans le cinéma ?

J’ai toujours eu goût à ça, mais pas plus que d’autres finalement. J’en ai beaucoup parlé dans mes chansons, parce que le cinéma est un moteur pour moi. Les images, les atmosphère de cinéma m’ont toujours parlées. C’est un référent. Par exemple là où nous sommes, le XVIe, a été beaucoup filmé, par Christophe Honoré notamment. C’est un quartier plutôt bourge mais il y a une certaine beauté ici. En hiver, la nuit par exemple, il y a une esthétique urbaine très graphique, très prenante. Je n’y vivrais pas mais je pense cadrage à chaque fois que je m’y promène. Ça s’imprègne en moi souvent quand je passe dans des lieux comme ça, des sensations…

C’est un fourmillement que l’on retrouve dans Memory, dans le fait que vous utilisiez pas mal de choses du quotidien, des mélanges ?

Je chine beaucoup par exemple. Ça doit être très chiant pour les gens qui vivent avec moi parce que je ramène des tas d’objets de vides-greniers, qui ont généralement une chance sur dix d’atterrir dans un spectacle. J’aime vraiment ce coté enfantin de trouver des objets et de s’en servir par la suite. Je n’utilise pas des choses de ma propre vie sur scène par contre. Je n’ai pas envie d’y être entouré par des objets du quotidien, au contraire. C’est comme pour mes vêtements, je ne veux pas que ce soit les mêmes que dans le civil. Benjamin Biolay, avec qui j’ai pas mal chanté, se sapait pareil dans la vie que sur le plateau. Ça devait être super déstabilisant pour lui ! Maintenant il la joue différemment. J’ai besoin de me dire que j’enfile ma tenue de superman-chanteur pour monter sur scène, même si elle est très sobre.

Finalement dans vos concerts, c’était Vincent Delerm que l’on voyait. Là, pour Memory, vous allez en quelque sorte jouer un rôle…

Oui et non. Le fait de jouer un personnage va sûrement modifier un peu ma perception, la relation au public, mais en concert, j’ai aussi toujours joué un personnage. Il y a toujours eu une différence entre le mec qui est sur scène et ce que je suis dans la vie. Tu crées forcément une sorte de personnage dans les attitudes sur scène. Ce n’est finalement pas si différent que ça avec Memory.

Ce spectacle plus théâtral est en fait un cheminement naturel pour vous.

Disons que les artistes - même ce mot est un peu bizarre - réfléchissent aussi d’une manière plus méthodique. J’ai fait quatre tournées que j’ai adorées mais je sentais bien que j’avais envie d’avancer différemment. Après, la réponse n’est pas venue d’elle même en deux jours. C’est plutôt une réflexion de plusieurs mois, tout en continuant à faire des chansons en se posant des questions : est-ce que j’ai vraiment envie de continuer dans le format concert? Qu’est ce qui me ferait marrer ? Qu’est ce qui est possible de faire tout en restant suivi par les gens qui m’aiment bien ? Quel est le domaine où je peux me permettre d’aller ?

C’est un gros défi.

J’en demande quand même beaucoup aux gens qui m’aiment bien : venez voir un spectacle de Delerm, mais attention ce sera différent, il n’y aura aucune des chansons que vous connaissez. Ayez confiance… ça peut être déstabilisant oui. La grande question qui m’a taraudée: est-ce que je mets de la chanson dans ce spectacle ?

Carrément !

Oui. Parce qu’au début, j’en avais envie mais je n’y arrivais pas. Je me retrouvais devant le piano et c’était de nouveau le mec que l’on connaît, avec sa voix, son attitude, forcément différente du personnage que je veux incarner… Me mette à chanter crée inévitablement une rupture avec le coté théâtral. C’est ce qui a mis le plus de temps à se fixer.

Avec Memory, vous ne vouliez pas casser l’étiquette Vincent Delerm- chanteur-à-texte-au-piano ?

Non, vraiment. C’est le sparadrap du Capitaine Haddock, plus tu veux t’en débarrasser, plus il te colle à la peau. Toutes les fois où je me suis défendu de certains préjugés, je m’enfonçais dix fois plus. On fait un métier tellement chanceux… J’ai les clés pour faire exactement ce que j’ai envie de faire, une liberté totale. Si je me plante, c’est ma seule responsabilité aussi ! Je n’ai pas le droit de me plaindre d’un mauvais papier, d’une chronique un peu vacharde. Finalement ça ne compte pas.

Pour votre premier album, vous aviez 25 ans. Le succès, tout comme certaines critiques acérées, sont des aspects du métier compliqués à gérer ?

J’avais hâte d’arriver là où j’en suis en fait. Désormais il n’y a plus de malentendu possible. On aime ou pas, tout simplement. La rapidité du succès et des critiques a pu être difficile, parce que je suis quelqu’un de lent ! Parfois certaines choses, négatives ou positives, ne me ressemblaient pas. C’est juste de la chanson… j’exprimais simplement des choses que je ressentais, je les travaillais pour que ça sonne bien, pour le faire le mieux possible. Cette excitation extrême des débuts était effectivement contre-nature pour moi.

L’industrie du disque peut être cruelle pour les jeunes chanteurs ?

Le problème, c’est que depuis quelques années, quand ça marche pas fort au début, on a de grandes chances d’être grillé d’entrée. Le panneau dans le dos avec marqué « il n’a pas vendu son premier album » peut être lourd à porter. C’est un coup de bol énorme que d’avoir son premier album de remarqué. C’est peut-être même la seule solution d’exister. J’ai toujours fais attention a ne pas transformer ce truc très positif du premier album qui marche en handicap. C’est l’histoire de la notoriété… Certains comme moi attirent aussi plus les foudres que d’autres, c’est logique. Il faut dire que j’étais le personnage-cliché par excellence : le mec avec sa veste en velours qui sort de sa fac de lettres, tendance art et essai, qui chante bizarrement… J’aurais peut-être été énervé par moi si je m’étais vu de l’extérieur !

Comme l’histoire de la fameuse nouvelle chanson française des années 2000.

Quand on est concerné, on vit ça d’une manière spéciale. Moi j’ai toujours dit « attendons un peu », attendons que les individualité ressortent, que tout le monde trouvent sa voie aussi. Aujourd’hui, Benjamin Biolay, Kerenn Ann, Camille ou même Bénabar ont tous désormais une identité précise et marquée. Alors qu’au début, on voyait ça comme une sorte de gloubiboulga, « la nouvelle chanson française ». Aujourd’hui ça s’est, je crois, bien clarifié. Et puis sur le fait de subir des petites attaques… Que je me plaigne est à mon sens injurieux pour les gens qui m’avaient soutenu, qui venaient voir les spectacles. J’ai quand même eu beaucoup de chance à ce niveau là. Il ne faut pas trop retenir ces cotés négatifs.

Stéphane Guillon sur Canal + ne vous avait pas épargné. On se souvient que vous étiez revenu dans la même émission plus tard et aviez lu L’Equipe pendant sa chronique. Sacrée réponse !

Elle a beaucoup tourné cette séquence, oui ! Je crois qu’aujourd’hui je le ferais mieux encore. Je ne savais pas du tout comment il allait réagir et s’il avait été bon, il aurait pu me retourner comme une crêpe. J’avais été super étonné de sa réaction, de son manque de répartie en fait. Il était juste parti du plateau en rage ! Je pensais qu’il m’attendait à la sortie, mais même pas ! Il était vexé comme un pou. C’était marrant. Et puis curieusement c’est resté dans la tête des gens.

Vous sentez que Memory est une étape importante pour vous ?

Oui. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais en ce moment je me dis que c’est vraiment ça que j’aime faire. Ce qui n’arrive pas si souvent que ça, même si ’avais déjà cette sensation sur le spectacle précédent. Ce qui caractérise mon travail et me rend un peu reconnaissable, c’est une tournure d’esprit, un type d’humour, de pensée. J’aime quand ça rigole beaucoup à certains moment, et pas du tout à d’autre. Memory est comme ça, donc les gens qui m’aiment bien ne vont pas être déstabilisés. C’est aussi une manière de ligoter le public autrement que par une chanson, une manière de tisser un fil sur la durée, une construction petit à petit. J’adore travailler comme ça et ce n’est que dans un théâtre que je peux faire ce genre de spectacle.

Que signifie ce titre « Memory » ?

C’est à la fois la mémoire et les souvenirs. Le spectacle parle du temps, mais tout azimuts. Mon personnage, Simon, est un peu névrosé et se demande comment il peut retenir le temps. Il se questionne sur ce qui nous file entre les doigts, sur ces interrogations que l’on a tous à 3h du mat’ quand on arrive pas à dormir ou lorsqu’on voit une photo de nous il y a vingt ans. Ça part d’une émission de radio où Olivier Broche (ndlr ancien comédien chez les Deschiens ou dans Instants Critiques de François Morel) s’énerve contre l’immobilisme des gens qui restent enfermés chez eux et dans leur passé. Une vie en pyjama. Simon va alors s’habiller et sortir pour aller voir des expos et des films. Ça devient pour moi prétexte à monter de fausses expos, de faux films… C’est l’évolution d’un petit bonhomme qui serpente avec l’idée du temps. Du temps multiple : celui qui fait rire quand on voit nos vieux habits démodés, celui plus grave en pensant aux disparus…

Quel est votre rapport au temps ?

J’ai réécouté il y a peu de temps Le temps ne fait rien à l’affaire de Brassens et une phrase est ressortie : « Moi, qui balance entre deux âges, je leur adresse ce message »… A 35 ans, on se pose certaines questions. Quand je vois mes deux enfants, mes parents… ça devait être le bon moment pour moi de faire ce spectacle !

Vous n’avez pas peur de tomber dans l’écueil de la nostalgie ?
C’est drôle parce que le personnage dit justement qu’il veut éviter ça ! Mais je crois qu’à aucun moment il n’y a d’allusion à un coté nostalgique, je pense qu’il n’y aura pas de malentendu. Le message, c’est plutôt : on est en vie, c’est maintenant et profitons-en.

Avec une pièce de théâtre musical, vous avez l’impression d’avoir un pied dans la comédie, ça vous donne envie de faire l’acteur ?

Franchement non. Je ne sais pas jouer d’autres choses que ce que j’écris. On m’a proposé de jouer au cinéma, comme on propose à pas mal de chanteurs d’ailleurs. Alors que c’était parfois des réalisateurs que j’aimais beaucoup avec de beaux rôles, j’ai toujours refusé. Pour une simple raison : je veux être responsable du résultat final. Et jouer pour d’autres, c’est se faire diriger. Je n’en ai pas trop envie. Ecrire pour d’autres ou faire mon propre film un jour, pourquoi pas, mais je ne me sens pas d’être l’instrument que quelqu’un, ou de supporter toute l’attente qu’il peut y avoir sur un plateau. Je crois que c’est trop violent pour moi le cinéma !

Alors que vous êtes pétri de ces références !

Parce que j’aime faire feu de tout bois dans mes spectacles et utiliser des ressorts qui viennent d’un peu partout, du théâtre comme du cinéma. Je ne porte rien plus haut que de faire des spectacles. L’idée que des gens viennent, se déplacent, s’assoient, attendent dans le noir… ça a un côté assez enfantin, magique. Surtout à notre époque où tout va vite, où l’on a quand même tendance à se replier sur soi, à travailler beaucoup parce que la vie est difficile, pour gagner en avancement ou un peu plus de fric. Que des tas de gens trouvent le temps de venir au spectacle, où l’on va les renvoyer vers des thèmes proches de leur vie ou au contraire, les emmener très loin, c’est presque anormal ! Fabuleux et anormal. C’est extrêmement touchant. Je ne vois pas ce que je pourrais préférer à ça.

 

Propos recueillis par Camille Lagrange