Philippe Calvario monte Fassbinder : rencontre
Au théâtre comme dans la vie, la passion est souvent un ogre dévastateur. Petra von Kant, créatrice de mode au cœur du tumulte des années 80, tombe folle amoureuse de la jeune et jolie Karin et en fait son élève, sa muse. Petra va s’enivrer de passion et se tuer d’en avoir trop. Rainer Werner Fassbinder, l’immense auteur et cinéaste allemand, nous fait suivre du coup de foudre à la démence, son amour ravageur. Jusqu’au crash final.
De Philippe Calvario, La Coursive a présenté la saison passée sa stimulante version du Jeu de l’amour et du hasard. En surdoué pressé, il s’empare de chaque pièce pour y apposer ses désirs, ses angoisses et y offrir des rôles remarquables aux acteurs qu’il choisit. Au départ du projet, Amira Casar était annoncée pour le rôle-titre, c’est aujourd’hui Maruschka Detmers qui, pour son grand retour à la scène, incarne Petra la carnassière.
Les Larmes amères de Petra von Kant forme un remarquable portrait de femme, contemporaine et destructrice. Un cauchemar sensuel habillé en haute couture.
Rencontre avec Philippe Calvario.
Pourquoi Fassbinder, pourquoi maintenant ?
Parce qu’avec Marivaux ou Mayenburg, je travaille depuis quelque temps à un cycle autour du couple et tout comme Fassbinder, ce sont des langages qui traitent de la destruction amoureuse. Fassbinder possède également une radicalité dans l’écriture que l’on retrouve peu aujourd’hui. Une sorte de poésie de la brutalité.
Tout comme des auteurs que vous avez abordés par le passé comme Copi, Lagarce ou Koltès, peut-on parler d’auteur contemporain lorsqu’on évoque Fassbinder ?
C’est contemporain, oui, mais c’est déjà un classique. Fassbinder a tellement produit qu’il est plus brut que d’autres, certains textes peuvent même sembler inachevés mais sa carrière, au théâtre comme au cinéma, est tellement fulgurante… Il montait cinq films par an !

On sent que vous avez une certaine fascination pour l’homme, le personnage que fut Fassbinder.
Déjà, il est mort à 37 ans, mon âge aujourd’hui. Par son charisme, son tranchant, son regard et sa compréhension très précise des êtres et de leurs comportements… Fassbinder me séduit énormément. Son œuvre est finalement un théâtre comportemental.
Fait-il partie des derniers dramaturges «géniaux» ?
Il en existe encore ! Wajdi Mouawad, Fabrice Melquiot, Laurent Gaudé… Mais il faut savoir que les vraies émergences sont difficiles à monter, les théâtres sont plutôt frileux lorsque ces auteurs ne sont pas liés directement à un metteur en scène. Koltès n’était, par exemple, jamais monté avant que Patrice Chéreau s’y intéresse.
Passer des codes très normés de Marivaux à l’excès moderne de Fassbinder, c’est un défi de metteur en scène.
Disons que les difficultés sont différentes. On peut tricher avec Marivaux, se cacher derrière le langage ou les costumes, avec Fassbinder, il faut être dans la vérité absolue sinon ça sonne faux. Le spectaculaire, comme chez Ibsen ou Strindberg, ne vient que par cette vérité. Pour les acteurs aussi bien que pour le metteur en scène.

Cette énergie terrible demande un fort engagement émotionnel pour les actrices.
Et pour le metteur en scène ! C’est une pièce extrême et le jeu se doit d’être au diapason. Le texte renvoie à cette dureté. C’est d’ailleurs, pour plusieurs raisons, une des plus difficiles créations que j’ai faites.
Fassbinder avait écrit et créé Les Larmes Amères pour son actrice fétiche, est-ce que vous montez vos projets en pensant à tel ou tel comédien?
Je n’ai pas procédé de cette manière cette fois, non. Sur d’autres projets, c’était le cas, comme Richard III que j’ai imaginé pour Philippe Torreton ou Electre pour Jane Birkin. Celui là, je l’ai monté pour moi ! Pour raconter une part de moi-même…
Le metteur en scène doit-il gérer ce genre de personnalité, de force d’acteur ?
Ça ne se gère pas, ça se guide. C’est une sensation formidable que de sentir les acteurs en accord total avec son propre rythme et celui de la pièce.
Les Larmes Amères est-elle une pièce violente ?
Oui, vraiment. Parce que le couple est violent. On y côtoie l’excès, presque l’hystérie. Petra n’aime pas, mais possède. C’est une passionnée, comme Phèdre, mais c’est surtout une amoureuse aveugle, possessive, excessive. Elle a donc une vision faussée de l’être aimé. Elle se ment à elle-même, se trompe. Elle tombe par exemple amoureuse de Karin en une seconde, comme si elle décidait que ce serait elle et personne d’autre. Presque un caprice !
Il existe aussi une relation mentor-disciple entre Petra et Karine. C’est un aspect essentiel de la pièce selon vous ?
C’est aussi une partie de mon histoire personnelle… Petra fait même de Karine sa poupée, la métaphore de la créatrice face à son mannequin. Petra Van Kant est la Méduse, par son regard elle veut, va transformer l’autre en statue, le capturer. Karin est prisonnière de cette étreinte.
Fassbinder construit un monde exclusivement féminin, c’est quelque chose qui vous attirait ?
Beaucoup. C’est très rare d’avoir une pièce uniquement avec des rôles de femmes. C’est la femme au pouvoir ! La façon dont elles parlent des hommes est aussi très acide envers la gente masculine. Comme chez les amazones, Fassbinder imagine un univers uniquement féminin.

On lui a pourtant reproché d’être misogyne.
C’est un point de vue… Le mien c’est surtout que très peu d’auteurs donnent de si belles partitions à des femmes. Il y a quelque chose de si captivant dans l’état extrême des femmes… Jamais de tiédeur.
Comment avez-vous pensé le superbe décor de la pièce ?
Comme un atelier de créateur de mode. Avec toutes ces statues, ces corps féminins pétrifiés que sont les mannequins que l’on voit en vitrine des magasins. Ils peuvent être vus également comme des miroirs de la femme, avant de se transformer, dans le dernier acte, vers une sorte de surréalisme à la Fellini.

Est-ce un décor dés-érotisé ?
Ça m’évoque plutôt une sensualité glacée, un érotisme froid, à l’allemande. Dans les costumes, j’ai voulu marquer cette sensualité paradoxale, inatteignable mais tellement attirante. J’ai travaillé au Casino de Paris avec la danseuse burlesque Dita Von Teese et je ressentais en elle cet érotisme presque intouchable, castrateur.
Comment peut-on qualifier cette pièce ?
Je crois que c’est une tragédie plutôt qu’un drame bourgeois. L’unité de lieu est respectée et l’immédiateté de Fassbinder apporte une forme d’unité de temps. On se fout du temps qui passe. L’unité d’action est le piège amoureux : Petra raconte ainsi sa malédiction dès les premières répliques, comment elle s’est fait leurré par son mari. Elle s’apprête alors à reproduire exactement la même chose avec Karin. Elle se fait dévorer par l’amour et son désir de possession.
Car c’est aussi une pièce sur le pouvoir.
Bien sûr. Petra perd peu à peu le pouvoir lorsque Karine se détache, et ça lui est insupportable. Petra n’a aucune limite, tout doit se plier à sa volonté, sous peine d’atteindre la folie.
Votre Marivaux avait pris des accents gainsbouriens, qu’allez-vous nous donner à entendre dans Les Larmes amères ?
Ce sont plutôt des tubes cette fois-ci ! Des artistes des années 80 comme The Cure, Iggy Pop, Klaus Nomi, Jessye Norman… Il y a aura des grandes bulles de musique, des respirations. Mais chaque morceau renvoie à quelque chose de sexuel, un lien vers l’érotisme… également un trait caractéristique de Gainsbourg.
L’esthétique rappelle aussi certains films d’Almodovar, ce coté élégant et trash-chic.
A ceci près qu’on ne rit pas toutes les trois répliques dans Les Larmes amères ! Almodovar a cette capacité de raconter la violence dans un décalage jouissif. Même dans ses œuvres plus sombres, il possède toujours un rapport très particulier à la lumière, à la couleur… Femmes au bord de la crise de nerf est un de mes références. Mais je me suis surtout inspiré d’un photographe de mode, Guy Bourdin, qui utilise beaucoup les saturations de couleur.
Y-compris dans les costumes ?
Ils sont très colorés, notamment une robe rouge d’une puissance inouïe. Ce sont des pointes de couleurs dans un décor très sobre, presque impressionnistes. Nous avons eu la chance d’être habillés par un grand créateur pour les robes de Pétra. C’était très cohérent pour cette pièce. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a du style !
Propos recueillis par Camille Lagrange
Les Larmes amères de Petra Van Kant, mercredi 18, jeudi 19 et vendredi 20 avril, Théâtre Verdière
