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Interview de Rosemary Standley et Juliette Deschamps / A Queen of Heart

 

 

 

De la chance. C’est la première chose qui vient à l’esprit lorsqu’on apprend que Rosemary Standley, la voix intemporelle de Moriarty, et Juliette Deschamps, metteur en scène d’opéra et de concert, préparent un spectacle piano-voix autour du sentiment amoureux et qu’il passera par La Rochelle.

De la chance, effectivement, parce qu’A Queen of Heart est un tour de chant comme nul autre pareil, un portrait de femme en hommage au glamour des années folles, au Hollywood d’après guerre, aux divas de la chanson américaine. Nina Simone, Peggy Lee mais aussi Kurt Weill, Purcell, Alain Bashung… Des reprises comme on raconte une histoire d’amour, de l’émoi passionné des débuts à l’inexorable chute. Délicieusement accompagnée du pianiste Sylvain Griotto, Rosemary est hypnotique, tout à la fois solaire, malicieuse et grave. Et quelle voix… Entre jazz et music-hall, la reine de cœur attrape les tripes.

De la chance, toujours, lorsqu’est acceptée une interview croisée entre les deux demoiselles, au lendemain d’une représentation à Surenses.  

 

Rencontre avec Rosemary Standley et Juliette Deschamps, avec, dans les bottes, des montagnes de questions.

 

 


Comment est né le projet d’A Queen of Heart ?

Rosemary Avec Moriarty, nous avons collaboré sur le film d’animation Le Chat Botté, dont Juliette assurait la direction musicale. Nous avons tout de suite eu envie de poursuivre ensemble une autre aventure et de travailler un jour toutes les deux. J’ai ensuite vu tous les spectacles de Juliette et Era la Notte, son opéra de chambre, m’avait complètement bluffée. Un choc, aussi bien visuel qu’émotionnel. Magnifique. Le Théâtre de la Bastille (ndlr où a été créé A Queen of Heart) avait un créneau en septembre dernier, plus rapidement que prévu, ce qui nous a poussées à finaliser nos idées, à trouver des coproducteurs, à lancer une souscription sur le site Kisskissbankbank pour les costumes…

 

Vous avez aussi un lien presque « familial », Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff ayant produit le 1er album de Moriarty.

Rosemary Ce sont eux qui nous ont découverts, oui. Ils nous ont présenté au label Naïve et se sont impliqués comme coproducteurs. C’est un peu le début de l’histoire ! C’est comme ça que j’ai rencontré Juliette. 

Juliette Je me souviens de t’avoir vue chanter dans la « fabrique » de Jérôme et Macha, à Paris, et de me dire « mais qu’est ce que c’est que cette voix ? ». Je suis fascinée par les voix, les voix étranges, pas standardisées. Et la voix de Rosemary procure une émotion immédiate. C’est une sensation rare… Je la vois comme un personnage anachronique, comme si elle s’était téléportée des années 20 à notre époque.  


                              

 

 

Comment avez-vous choisi les morceaux d’A Queen of Heart ?

Juliette Nous nous sommes échangé des chansons pendant des mois, fait découvrir des choses et puis il a fallu faire un choix définitif. Nous nous sommes enfermés presque une semaine, c’était violent !

Rosemary Et puis l’enjeu du choix est double, car des textes allait découler la dramaturgie. Nous avions une idée de ce que nous voulions raconter mais il fallait fixer la ligne, l’histoire de ce personnage. En général, c’est d’abord la musique qui m’attire mais ici le texte doit également correspondre à ce que nous voulons raconter. Il a donc fallu éliminer certains morceaux que nous voulions pourtant présenter, mais qui, au final, n’avaient plus leur place dans le spectacle.

 

A Queen of Heart est un récital très « scénarisé ».

Juliette Oui, il y a un gros travail d’écriture dramaturgique, mais qui n’est pas fait pour se voir. Si l’on déplace un morceau, le récit n’est pas le même. A Queen of Heart est avant tout l’histoire d’une femme qui tombe amoureuse, puis quelque chose se passe et elle s’effondre, avant de se relever. L’idée est que les gens passent par plusieurs émotions différentes, du rire aux larmes, de l’étonnement, de la découverte. Le plus beau compliment qu’on puisse nous faire est de parler de voyage… dans les époques, dans les langues, dans les registres…

Rosemary « On se remet de tout dans la vie, de tout  ! » J’ai oublié de la dire cette phrase hier soir, tiens !

Juliette Ah ah, oui, mais ça n’est pas bien grave. A Queen of Heart raconte ce qu’on peut vivre comme femme, mais pas seulement, comme être humain. Nous avons tous vécu ça, non ? Et les grandes icones du music-hall aussi sont pétries de déceptions amoureuses.

 

 

Vous avez justement voulu faire un spectacle de music-hall, une forme qui se rapprocherait du cabaret ?

Juliette C’était notre volonté de départ. Lorsqu’on réfléchit au décor par exemple, à comment faire entrer des références dans la tête du public, on commence par ce grand rideau doré. Nous sommes immédiatement projetés vers une esthétique connotée, qui renvoie vers une époque révolue. On se croirait presque dans certaines vieilles salles de music-hall. C’est pareil pour le son, nous avons beaucoup cherché : où placer le micro, de quel type, rétro ou non, quel grain, quels effets…

Rosemary Le son reflète surtout certains états. Sur Because des Beatles par exemple, un peu de reverb apporte comme une sorte d’extase…

Juliette L’idée est de mettre en scène, au sens propre, pas uniquement d’habiller Rosemary d’une belle robe et de la poser à coté du pianiste ! Nous avons voulu créer un personnage théâtral avec des morceaux non-écrits pour le théâtre.

 

Est-ce la même démarche artistique que de mettre en scène un opéra de chambre ?

Juliette Exactement. C’est le même travail d’écriture, le même pari de se dire « comment vais-je aider l’interprète à incarner une personne qui n’existe pas ? »

 

Rosemary, avez-vous envie d’aller vers des spectacles davantage mis en scène, comme pour la dernière tournée de Moriarty ou A Queen of Heart ?

Rosemary Missing Room, avec Moriarty, était une aventure particulière. Marc Lainé a écrit sa pièce d’après notre disque et a voulu mettre en scène notre spectacle. Mais le groupe n’avait pas forcément envie d’être contraint dans une forme figée, d’être trop dirigé. Il fallait trouver la bonne formule pour que chaque musicien garde son identité. Personnellement, je trouve ça vraiment intéressant de s’offrir au regard d’un metteur en scène. Ça me fait grandir. Et chaque projet nourrit le reste.

Juliette J’ai travaillé avec pas mal d’artistes, de lyrique mais aussi de pop ou de rock et Rosemary est la personne la plus disponible que j’ai rencontrée. Elle a envie d’être emmenée, sans préjugé.

Rosemary C’est sûrement parce que j’ai été très peu mise en scène jusqu’à présent !

Juliette La seule appréhension que j’ai sentie est que tu avais peur que le spectacle parle trop de toi, qu’il soit trop intime, impudique. Mais le fait de mettre un cadre, un costume, du maquillage, de passer deux heures en loge pour se faire corseter a créé une distance. Rosemary entre alors dans le personnage et on se rend vite compte que, finalement, la Reine de cœur, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde.

 

A Queen of Heart est donc un spectacle autobiographique, dans le sens où chacun peut s’y projeter ?

Juliette C’est ce que je disais à Rosemary, pour rire, quand son angoisse ressortait : « ce spectacle parle beaucoup plus de moi que de toi, alors fais-le ! » L’amour et ses tumultes est un sujet tellement universel…

 

Juliette, vous mettez en scène aussi bien de l’opéra que des concerts de rock (-M- notamment) ; Rosemary, vous chantez du folk-blues avec Moriarty, du lyrique avec Dom la Nena… Vos deux univers artistiques sont extrêmement larges. A Queen of Heart est une manière de vous retrouver autour de ces styles qui vous plaisent ?

Rosemary Je crois que nous sommes une génération qui s’abreuve de tout, qui sait la richesse de puiser dans tous les genres musicaux et artistiques. Les disciplines ont longtemps été compartimentées. Un chanteur d’opéra n’allait faire que de l’opéra, un rockeur uniquement du rock… Un artiste ne sortait pas de son répertoire. Et puis c’est tout simplement génial d’avoir plusieurs cordes à son arc et de faire plein de choses différentes.

Juliette C’est naturel aujourd’hui. Ce sont aussi les relations humaines qui sont décloisonnées. Les chanteurs d’opéra n’écoutent pas que de l’opéra et ne vivent pas qu’entre eux ! Olivia Ruiz est montée dernièrement sur scène avec Marc Minkowski, Benjamin Biolay était au Chatelet il y a deux ans pour Le Couronnement de Poppée… C’est la vie qui est mélangée et nous amène à cette ouverture. On peut juste être fier d’en faire quelque chose.

 

 

Vous avez trouvé une perle en la personne de votre pianiste, Sylvain Griotto.

Juliette Cet homme est incroyable. Sans lui, le spectacle n’existerait pas. Il est disponible, plein de second degré, il s’amuse… C’est un vrai personnage, rien que par sa démarche, son regard.

Rosemary Il est virtuose sans jamais le mettre en avant. Il possède une candeur, une générosité qui se ressent sur scène. Pour Sylvain, c’est la première fois tout le temps ! Il était comme un enfant à la représentation d’hier soir, c’était beau. Je n’aurais pas pu faire ce spectacle si, humainement, ça n’avait pas collé avec le pianiste. Et on en a vu beaucoup…

 

Est-ce que vous vous amusez pendant le spectacle ?

Rosemary Oui, beaucoup ! Dès lors qu’on entend la salle réagir, rire, c’est incroyable. Ça n’est pourtant pas un show comique ! C’est peut être une idée de reconversion pour moi remarquez…

 

Ça serait dommage… Il y a un vrai jeu d’acteur dans A Queen of Heart, un duo très vivant et théâtral entre le pianiste et sa chanteuse.

Juliette L’idée est effectivement de jouer avec les codes du récital : la chanteuse qui engueule son pianiste, souffre-douleur généralement sous payé, fou amoureux de son bourreau. J’avais même envie d’aller plus loin dans ce duo un peu sadomasochiste.

Rosemary Le pianiste est son confident, son compagnon de scène et de route. Mais pas son mec !

Juliette Nous avons beaucoup lu de biographies de grandes divas pour construire le personnage : Maryline Monroe, Rita Hayworth, Nina Simone… ces créatures très hollywoodiennes. Au fur et à mesure, nous nous sommes aussi rendu-compte que le spectacle malaxait également des images cinématographiques venues notre enfance, comme Johnny Guitar, que Rosemary chante et qui était mon film de chevet, La Dame de Shangaï que je regardais avec ma petite sœur ou encore Indian Song de Marguerite Duras…

 

Allez-vous enregistrer les chansons du spectacle ?

Rosemary On a même envie d’aller plus loin. Peut-être d’en faire un objet fictionnel, avec de la vidéo, construire une histoire en dehors de la scène, une sorte de docu-fiction autour de cette femme.

Juliette Un peu comme le spectacle, nous allons essayer, modestement, d’inventer une forme pour ne pas en faire juste un dvd ou un disque. Quelque chose de différent. Mais il ne faut pas non plus bouder le plaisir du public qui peut avoir envie de réécouter chez lui ces chansons.

 


Juliette, on connait l’importance des lumières dans un spectacle et vos mises en scène jouent beaucoup sur le clair-obscur, sur l’élégance d’une lumière contrastée. Quelles sont vos références pour A Queen ?

Juliette Le travail de la lumière est fondamental, oui, et j’essaie de m’entourer de gens qui en ont la même vision. Je suis obsédée par l’obscurité. Ça vient d’une phrase de Freud qui a marqué mon adolescence qui disait « quand on a peur, on chante dans l’obscurité ». On chante pour se rassurer, se sentir moins seul. Chanter est une façon plus sophistiquée de pleurer. Le cri, qu’il soit douleur, effroi ou sexuel, est la stylisation de quelque chose de primitif. C’est devenu pour moi une sorte de postulat à partir duquel j’ai construit mes spectacles. Le travail du metteur en scène est d’inventer un espace, pour moi très épuré, où le chant, le cri, va exister.

 

Il y a quelque chose de très pictural également dans votre façon de travailler, aussi bien le décor que les costumes.

Rosemary La première image me fait penser aux Ménines de Vélasquez. J’adore l’extravagance des costumes !

Juliette C’est aussi grâce au travail de Vanessa Sannino, notre costumière, très inspirée, comme beaucoup d’Italiens, par la Renaissance. Elle a un rapport à la peinture extraordinaire. J’ai pensé aussi à Renoir en voyant la robe noire de la deuxième partie du spectacle.

 

On ressent aussi une forme de mythologie de la culture et de la musique américaine dans A Queen of Heart. C’était l’idée de départ ?

Juliette En France, on aime bien s’en moquer mais moi, j’ai été élevé dans le rêve américain, comme un eldorado inconscient où tout était ressenti comme mieux de l’autre coté de l’Atlantique.

Rosemary Personnellement, c’est plus complexe parce que j’y ai vécu. Mais j’ai été élevé dans une vision de l’Amérique qui n’existe plus. Mon père a émigré ici parce qu’il ne trouvait pas sa place aux Etats-Unis. On aime les gens différents, du moment qu’ils ne viennent pas chez vous… Il y a une tolérance, mais la société y est très violente. La dureté fait aussi partie du mythe américain. Il suffit d’écouter Nina Simone…

 

Propos recueillis par Camille Lagrange / La Coursive / novembre 2013

Photos spectacle Loll Willems / portait Rosemary Marie Taillefer


A Queen of Heart, mercedi 29 et jeudi 30 janvier