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Eric Lacascade monte Tartuffe : rencontre

Après les grandes fresques russes, Platonov, Les Barbares et Les Estivants, superbes moments de théâtre présentés à La Coursive, le metteur en scène Eric Lacascade monte Tartuffe comme une évidence, s’octroyant au passage le rôle du faux dévot, irrésistiblement attiré par ce défi. Son travail de troupe place ses acteurs, leurs corps et une scénographie étonnante dans l’exploration d’un théâtre incandescent, révélateur des passions humaines. Rencontre avec Eric Lacascade.

 

Tartuffe est une pièce finalement peu montée, la charge symbolique et historique fait-elle peur aux metteurs en scène ?

Lorsqu’on s’attaque à un tel monument national, on y va non sans plaisir, mais avec précaution. Tartuffe, c’est LA langue française, la langue de Molière. C’est dire le poids de la responsabilité que de proférer ce texte sur un plateau !

Jouer une pièce de Molière est un beau challenge ?

Avec Les Estivants ( ndlr de Gorki) qui est une suite de dialogues sans réelles situations, avec une langue de la rue, la problématique était de raconter une histoire. Là, j’avais envie de tout autre chose. Dans Tartuffe, les situations sont claires et posées, les personnages coupés au couteau et c’est un texte que tout le monde connait. Même si Tchékhov est également célèbre, qui peut réciter une réplique de Platonov ou de La Mouette ? J’avais envie de rencontrer le public sur un Molière, de trouver cette complicité à travers des tirades fameuses comme « Cachez ce sein que je ne saurais voir », ou la scène de la table ( ndlr : Orgon se cache sous une table alors que sa femme séduit Tartuffe pour le confondre). Je voulais travailler sur ce patrimoine commun, avec cette langue, tellement bien écrite qu’elle se suffit presque à elle-même. D’ailleurs, quand je revois le spectacle maintenant, je me dis que j’aurais pu chahuter plus les choses.

C’est un écueil que d’adapter Molière en voulant surprendre le public à tout prix ?

Oui, je crois. En tout cas ça ne m’intéressait pas de faire absolument ce qui n’avait pas encore été fait, d’avoir une lecture sur un seul angle. J’ai voulu tout l’inverse, laisser des pistes multiples de lecture, que le public puisse se dire qu’il existe une réelle amitié entre Orgon et Tartuffe, sans être clairement de l’homosexualité par exemple, se dire que Tartuffe est aussi manipulateur que manipulé, car Orgon se sert peut-être de lui pour rétablir dans sa maison la loi du Pater Familias qui lui échappe…

Un père absent dans une famille déchirée ?

C’est ma lecture, mais tout le monde n’y interprète pas la même chose. On peut au contraire voir cette famille comme très unie, disloquée uniquement par Tartuffe. Pour moi, le personnage principal n’est pas Tartuffe mais Orgon, la pièce tourne autour de lui. La présence de Tartuffe révèle les failles de la famille, les agrandit, mais elles étaient déjà là.


Comme l’écrivain Chalimov, que vous jouiez dans Les Estivants, vous incarnez ici un Tartuffe à la fois dehors et dedans, un perturbateur présent mais sans l’être vraiment.

Au moment où il est en scène, il reste effacé, dans un entre-deux, entre discrétion feinte et présence magnétique, quasi violente. J’essaie d’être sur ces deux tableaux comme la pièce est à la fois dans la tragédie et la comédie. Les situations se créent en fait sans Tartuffe : on parle de lui pendant deux actes avant qu’il n’arrive. C’est la cour qui fait le roi, ce sont les gens autour de lui qui le mettent sur le trône. Tartuffe est révélateur des tensions, des passions, des pulsions.


Vous dites souvent que votre théâtre est un théâtre de recherche, d’approfondissement. Qu’est ce que ça signifie ?

Rechercher au théâtre c’est comme dans la vie : essayer d’acquérir des connaissances, d’être de plus en plus compétent dans son travail. Je crois qu’on apprend toute sa vie. Pour moi, c’est traverser des œuvres qui permettent de ne pas s’endormir sur ses acquis, trouver de l’enjeu renouvelé, ne pas faire ce que la presse ou le public attendent.


Vous concevez aussi un vrai travail de troupe, avec souvent dix ou quinze comédiens sur scène. C’est un plaisir, un choix ou est-ce dicté par les pièces que vous voulez monter ?

C’est surtout une façon de vivre le théâtre. J’aime la communauté sur le plateau. Ce n’est pas juste des gens qui s’entendent bien et ont envie d’être ensemble. Je ne suis pas d’une activité politique débordante dans ma vie, je ne vais pas changer le monde, mais sur le plateau, avec les acteurs, on peut établir des règles nouvelles. On peut avoir des leaders qui ne soient ni individualistes ni autoritaires, on peut trouver une fraternité, une économie aussi. Par exemple nous sommes tous payés pareil. Nous découvrons une façon de travailler basée sur l’écoute, répéter dans l’altérité, apprendre de l’autre sans pour autant être influençable… Ce sont des règles de vie qui me vont très bien et que j’ai du mal à trouver ailleurs que dans cet espace privé qu’est la création. Et puis, j’aime traiter du corpus social, raconter l’histoire de groupes plutôt que d’individus. Mes pièces parlent toutes de ces rapports humains, du vivre ensemble, de comment l’être surmonte ses passions ou y cède. Au sein d’une famille, comme dans Tartuffe, ou d’une communauté d’amis dans Les Estivants.


Comment avez-vous abordé le défi posé par une pièce en alexandrins ?

Ni moi, ni aucun de mes acteurs n’avaient travaillé les alexandrins. Jamais. Il y a quelques mois, je ne savais même pas comment on le parlait. Finalement, c’est comme si nous jouions dans une langue étrangère, une langue qu’il faut apprendre et maitriser pour la faire entendre à un public qui ne la parle pas non plus.


L’alexandrin est très musical.

Ça peut même se rapper ! J’ai un ami rappeur qui m’a envoyé le monologue de Tartuffe. Ça fonctionnait parfaitement. On peut aussi le chanter à la Brassens. C’est incroyable comme c’est musical. Et puis l’alexandrin est la racine de notre langue, il fait partie de nous. Les vers shakespeariens par exemple, n’ont rien à voir avec la métrique de Molière.


Quelle est la puissance de l’ambiguïté, dans Tartuffe, entre le rire et les larmes, entre la farce et la force ?

Beaucoup de choses reposent sur cette dualité. Les situations sont drôles malgré les personnages, l’ambiguïté est là parce qu’on rit à leurs dépends. L’histoire, c’est quand même un type qui va se faire rouler violemment, et en une seule journée ! Dans n’importe quelle famille, lorsqu’il se passe toutes ces choses en une journée… je ne suis pas sûr qu’on s’en remette rapidement ! On est, à mon sens, très loin d’un « happy end ». Voilà la force de l’ambiguïté, on ne sait pas comment cette famille va survivre à Tartuffe.


Pourtant Tartuffe est souvent vu comme une pièce qui se termine bien !

On peut se dire que ça finit par un mariage oui… Sauf que c’est encore le père qui prend la décision et l’annonce. Nous avons pensé la pièce comme une poésie du désespoir plutôt que d’afficher de front un humour vif et direct. On y rit énormément mais nous restons toujours sur le fil…


Subsiste-t-il une intemporalité du rire de Molière, des enjeux soulevés par la pièce?

Oui, je pense. Mais aujourd’hui, le brulot énorme contre les vrais et faux dévots du Tartuffe de 1640 n’a plus le même impact. La pièce a été interdite plusieurs années par le roi lui-même. Si le scandale religieux n’existe plus du tout aujourd’hui, ça gratte encore sur certains points. Imaginez, à l’époque, Molière jouait Orgon. Non seulement il écrit la pièce, y joue le rôle principal, mais de surcroît sa femme, Armande Béjart, incarnait la femme d’Orgon ! Molière était quand même sacrément pervers.


La scénographie d’Emmanuel Clolus est très marquée, toujours impressionnante, comment avez-vous pensé ensemble le décor de Tartuffe ?

Comme un douzième personnage. La maison familiale, elle aussi dans le collimateur de Tartuffe, est un gros enjeu de la pièce. Elle est un lieu de souffrance, de jeu, un vrai champ de bataille. Nous avons voulu rendre ce lieu chaud à certains moments et glaçant à d’autres, presque angoissant. On y écoute aux portes, on y circule, elle est vivante. La maison est une boîte à jouets qui permet aux acteurs de surgir partout. C’est également un bel objet, un espace modulable.


Et le tout sans accessoire…

Une table, la fameuse table, deux chaises, un mouchoir, des bougies pour marquer la religion… et onze comédiens. On est vraiment dans une forme d’épure, à l’inverse du fourmillement des Estivants, même si cette maison évolue au long de la pièce.


Ce décor presque charnel va de pair avec votre besoin de prôner un jeu physique pour vos acteurs ?

J’aime quand l’acteur a une présence animale. Le théâtre est une relation entre la psyché et le corps. Les deux doivent discuter. Avec Molière, le texte possède lui-même du corps, donc l’engagement physique se fait surtout par la langue. En France, c’est la langue qui est devant. Mais partout, le théâtre est fait pour être joué par les corps.

Propos recueillis par Camille Lagrange