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BARTABAS : la grande interview

 

 

Impressionnant, il peut le paraitre. Pressé, il en a souvent l’air. Attentif et touchant, Bartabas l’est, sans aucun doute possible. Oui, il est comme ça, fait de sueur, d’esprit et de sang, fort en gueule et tout en pudeur, instinctif, animal et sans concession.


Rencontre avec Bartabas.

 

 

Pourquoi redevient-on enfant lorsqu’on met les pieds sous un chapiteau de Zingaro ?

Parce que c’est un univers à part, un lieu de spectacle et un lieu de vie. Même si le mot est un peu galvaudé, on entre dans un univers artistique tout comme dans une poésie de vie. C’est intéressant parce que la poésie qui se dégage du Fort d’Aubervilliers vient du fait qu’aucune règle urbanistique n’a fait pousser ces cabanes, ce sont les gens de la troupe qui ont construit leurs habitations. Rien ne choque, pas d’architecte, chacun est venu avec ses envies, sa culture.

Zingaro, aux pieds des tours, dans le 93, c’est un peu un village d’irréductibles !

C’est vrai. Et ça fonctionne comme ça depuis 20 ans.

Vous avez inventé un art, le théâtre équestre, où l’on écoute, on sent, on touche presque. C’est un théâtre de sensations ?

C’est ce qui caractérise mes spectacles, faire appel à tous les sens, olfactifs, visuels… physiques, en somme.

Pour Calacas, vous êtes parti de la musique, comme il est coutume dans chacune de vos créations. Plus particulièrement d’une envie de rythme, en recrutant ces fameux chichineros chiliens?

Je voulais surtout travailler autour de la danse macabre. La musique vient dans un second temps, pour une raison très simple : sur chaque spectacle, les musiciens ne font pas partie de la compagnie mais du projet. Il faut donc les dénicher, aller les chercher pour les embarquer pendant deux ou trois ans - une tranche de vie -, régler les histoires de papiers… tout ça prend au moins un an. Généralement, je vais les rencontrer avant même de commencer les répétitions. C’est pour ça que je dis souvent que je suis obligé de débuter par la musique, de la définir et de chercher des musiciens en conséquence. Calacas est un peu à part parce que j’ai mélangé musique enregistrée et vivante. Il y a une section rythmique qui est live, deux percussionnistes français et les chichineros chiliens, et comme j’avais envie de musiques traditionnelles très anciennes du Mexique, de la fanfare aux chants indiens, chamaniques, il fallait des formes enregistrées. Les musiques que j’utilise sont souvent chantées par des vieux, et finalement presque disparues.

Calacas est un spectacle foisonnant de couleurs. Vos influences viennent également de la peinture ?

Ma principale source d’inspiration est le travail du dessinateur mexicain José Posada. Ses caricatures, d’ailleurs utilisées pour l’affiche du spectacle, illustrent parfaitement ce que je voulais : une danse macabre, festive et colorée, matinée de critique sociale. Puis il y a des influences graphiques plus enfouies, plus personnelles, dont je m’inspire depuis longtemps et qu’on peut retrouver dans le spectacle : Goya, James Ensor, Basquiat…


Chaque spectateur y plaque ensuite son propre imaginaire… On peut aussi tout aussi bien voir du Tim Burton dans Calacas !

C’est le propre des spectacles de Zingaro et finalement le but de chaque création, d’emmener les gens vers un univers tout en laissant ouvertes les portes de l’imagination, de proposer des émotions où chacun puisse se retrouver. C’est pour ça qu’aucun spectacle de Zingaro n’est narratif. Ce sont plutôt des moments, des touches, suffisamment libres pour que chacun vienne s’y incruster et les faire vivre. C’est pour moi la nature même d’une œuvre d’art. Elle n’existe et ne puise sa force qu’à travers celui qui la regarde. Le fait de travailler avec les chevaux participe d’autant plus à cet imaginaire que le cheval ne fait plus du tout partie du quotidien des gens mais reste très ancré dans l’inconscient collectif, sous des formes extrêmement diverses. Des gravures de l’école où l’on voit des rois à cheval, un symbole de noblesse, ou au contraire des chevaux de course ; le cheval guerrier aussi, emblème de puissance ou bien le côté sauvage et l’image de liberté qu’il dégage. Le cheval polarise l’inconscient.

Y a-t-il alors un coté anachronique à travailler avec ce compagnon millénaire ?

A Zingaro, notre manière de vivre est déjà anachronique ! On se rend compte que nous sommes détenteurs d’un savoir faire, d’un métier qui est en voie de disparition. Peut-être y a-t-il un aspect un peu nostalgique dans les spectacles à cause de ça, même dans les plus joyeux… On défend aussi des valeurs, des valeurs essentielles pour moi. L’exemple de Zingaro, même sans parler des spectacles, représente quelque chose. Une intransigeance. Je n’ai jamais accepté de faire une publicité par exemple. Sous prétexte de rester dans l’air du temps, on ne peut pas faire n’importe quoi.

C’est presque une profession de foi.

Notre éthique est fondamentale, elle fait sens car c’est une éthique de vie. Tous les gens qui vivent ici la respectent, défendent ces valeurs, savent qu’ils se battent pour quelque chose, moi compris. C’est aussi pour ça que Bartabas n’est pas mon vrai nom, évidemment. Avoir choisi ce nom-là veut dire que je n’existe qu’à travers mon travail à Zingaro. Ma personne est mise de côté. C’est la même chose pour les gens de la compagnie, qui partagent tous leur vie ici. Il faut que ça vaille le coup. Rien ne doit venir galvauder ça.

C’est aussi un travail d’une très grande exigence.

Extrêmement astreignant, oui. Si on doit compter le nombre d’heures nécessaires pour arriver à créer ce spectacle, et qu’il faut encore pour l’entretenir et faire qu’il existe, c’est monstrueux. Ça fait aussi partie du combat. On sait qu’on fait un spectacle qui coûte très cher, parce que travailler avec des chevaux coûte très cher, en argent comme en engagement et en même temps, on ne veut pas proposer des places hors de prix. Sa fragilité, sa rareté, font aussi partie des valeurs de Zingaro.

Zingaro est une utopie réaliste ?

Réaliste parce qu’elle existe. On doit sans cesse se projeter vers l’avant pour continuer à faire vivre la compagnie. C’est là encore un enjeu éthique. On ne s’endort jamais sur une formule commerciale que l’on vendrait à tour de bras pour faire de l’argent. On remet en jeu l’existence de Zingaro à chaque spectacle, un peu comme une partie de poker, en essayant de surprendre les gens autant que nous-même, de nous faire progresser. Ça parait être un truc courageux mais c’est surtout indispensable de se réinventer. C’est une prise de risque perpétuelle qui nous motive, qui nous fait aller plus loin dans notre recherche, dans notre travail avec les chevaux.


En quoi la personnalité du cheval influence-t-elle le contenu d’un spectacle ?

Ça va plus loin, sa présence même modèle le contenu. Certaines scènes n’existent que parce que c’est ce cheval-là, ou celui-ci. Mes outils de travail sont le matériel humain qu’est la compagnie et le matériel équin. Par exemple, le fait d’avoir un troupeau de vingt chevaux noirs et blancs va amener la farandole que l’on peut voir à la fin de Calacas. Je ne vais pas acheter ni louer vingt chevaux pour faire ça, c’est parce qu’ils sont déjà là que ce tableau existe. Si on affine, il y a même certaines séquences où la technique de marche du cheval, son rythme, va construire une scène. Les chevaux participent à la création au même titre qu’un cavalier.

Leurs humeurs également ?

C’est différent. Notre métier est de faire des chevaux des « professionnels ». On les entraine d’une manière très rigoureuse, dans le respect de leur intégrité physique et psychologique, justement pour qu’ils s’expriment comme professionnels. Mais après, ils sont comme les gens, il faut qu’ils soient heureux.

Le cheval et son cavalier ressemblent à un vrai couple de danseurs…

Ils sont partenaires, au même titre qu’un homme et une femme. La relation qu’a un cavalier avec son cheval est très personnelle. Une fois que les couples sont décidés, chacun gère sa relation avec son cheval, l’entraine. Quelle que soit la discipline, que ce soit un travail en liberté, de la voltige ou du dressage, c’est un couple. Tout est basé sur la confiance
réciproque.

Est-ce que vous vous amusez en créant un spectacle ?

Encore heureux, sinon on ne le ferait pas ! Après, rien n’est jamais acquis, rien n’est facile. Bien sûr on a des problèmes, comme tout le monde, un manque de confiance en soi, comme tout créateur. Deux jours avant la première, ces angoisses là sont bien présentes, croyez moi. Mais je n’ai pas spécialement envie d’en parler !



Est-ce que Calacas est votre spectacle le plus aérien ?

Il parait oui. C’est parce qu’il y a des disciplines nouvelles, des choses que l’on n’a jamais faites comme les cavaliers accrochés et volants. Calacas alterne aussi entre moments joyeux et émotion. Je pense qu’on touche là l’essence de Zingaro. Chimère et Eclipse étaient déjà dans cette émotion, Battuta plus dans une ronde folle, à 100 à l’heure, Calacas caresse ces deux aspects. Chaque spectacle a sa propre respiration, son rythme et finalement, aucun ne se ressemble. Et puis l’espace scénique, qui représente le ciel et la terre, participe également à cette impression. Au niveau scénographie, c’est certainement ce que j’ai fait de plus audacieux.

Cette scénographie est un défi un peu fou, non ?

Encore plus en tournée. Le gradin du chapiteau sera plus grand qu’à Aubervilliers, la scénographie impressionnera davantage.

 

 

Et La Rochelle va donc essuyer les plâtres du nouveau chapiteau !

Nous sommes très contents de débuter la tournée là bas ! Il faut une sacrée dose de confiance et d’amitié avec vos équipes pour le faire. La Rochelle fait partie des quelques villes en France, avec Avignon, Lyon et Paris où l’on a joué pratiquement tous nos spectacles, où l’on a construit une vraie relation de fidélité avec le public, une relation passionnante. La Rochelle connait Zingaro, notre parcours, notre évolution. J’y vais toujours avec plaisir.

Surprendre à chaque fois le public fait partie des choses essentielles pour vous ?

C’est le jeu, oui ! Zingaro se doit d’être différent et pareil en même temps. Le public va retrouver ce qui fait l’âme de Zingaro et découvrir aussi des choses nouvelles. A Aubervilliers comme à La Rochelle, les gens viennent presque comme s’ils venaient chez quelqu’un. C’est très particulier. Par exemple, j’ai souvent vu des spectateurs revenir au même spectacle plusieurs fois mais avec des gens nouveaux. Un film ou une pièce, on le conseille, j’ai l’impression qu’un spectacle de Zingaro, on l’accompagne, on y emmène ses amis pour le plaisir de leur faire découvrir.

Après le Tibet, les Balkans ou l’Inde, c’est la première fois que vous abordez l’Amérique du Sud ?

Oui. C’est un nouveau voyage, un voyage imaginaire, inspiré de peintures, de lectures…Je ne vais d’ailleurs dans les pays concernés que pour rencontrer les musiciens. Pour Calacas, j’ai fait pendant un an des entretiens avec des gens pour qu’ils me parlent de leur Mexique. « Pourquoi aimez vous le Mexique, qu’est ce qu’il représente pour vous ? » Ce genre de choses, sans orienter la discussion par rapport à mon travail. Cette accumulation de récits me nourrit inconsciemment.


La mort est cachée dans nos sociétés occidentales, depuis deux siècles, on l’éloigne. C’est ce qui vous a poussé à vous pencher sur les Danses Macabres ?

Comme les Danses Macabres sont des tableaux d’origine européenne au départ, on aurait tout aussi bien pu choisir de s’intéresser au Moyen Age. L’idée est de danser avec la mort. J’avais envie d’un spectacle où ce sont les chevaux qui représentent la vie, où les hommes sont désincarnés, réduits à l’état de squelettes.

Désincarnés mais pas déshumanisés !

C’est vrai oui. Parce qu’ils sont très drôles aussi. C’est marrant parce que la personnalité des cavaliers ressort fortement au final, alors qu’on ne voit pas leur visage.

Dans la création, travaillez-vous justement en fonction de ces individualités, sans leur donner réellement de rôle, à l’inverse du théâtre ?

Oui, parce que chacun va répondre à une question de manière différente, va essayer des choses bien distinctives, qui lui sont propres. Et puis je connais la plupart depuis longtemps, ça facilite le travail.

 

Le mot « Calacas » est composé de sept lettres, comme tous vos précédents spectacles. Doit-on y lire une signification particulière ?

J’ai commencé à le faire sans le vouloir jusqu’à ce qu’un journaliste me le fasse remarquer ! Mes films et mes spectacles ont tous sept lettres. Je n’y prêtais pas attention au départ et puis maintenant, c’est plus un jeu qu’autre chose.

Vos spectacles sont à la fois intemporels et universels, vous vous en rendez compte ?

C’est la force de Zingaro. Pour moi, il n’y pas d’un coté le théâtre intellectuel et de l’autre le théâtre populaire. Il y a des œuvres fortes et des œuvres plus faciles. Ou ratées, ça peut arriver... Une œuvre forte peut plaire à tous et doit s’adresser à tous. C’est d’autant plus vrai pour Zingaro que je ne m’appuie pas sur le langage intelligible. Un grand tableau impressionne tout autant les spécialistes de peinture que les novices. Justement parce qu’il est universel. D’ailleurs les grandes œuvres contemporaines se sont profondément inspirées des traditions, de Picasso au Sacre du Printemps, pour moi la pièce musicale la plus emblématique du XXème siècle, complètement empreinte de chamanisme et de musique traditionnelle russe. C’est le propre de l’art que de rebondir sur les traditions ancestrales, de manière plus ou moins consciente.


Zingaro, c’est l’œuvre d’une vie ?

C’est une vie, tout simplement. Comme toutes, elle s’arrêtera un jour. Elle n’existera alors que dans la mémoire de ceux qui ont croisé son chemin.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Camille Lagrange

Photos Bartabas : Terrasson
Photos Calacas : Agathe Pourpeney
Photos double piste : Camille Lagrange